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Nous
sommes aujourd’hui à l’Olympia. Votre première prestation
dans ce lieu mythique, c’était en 1970…
Même avant (ndlr: on confirme, 1970). Ça me fait de la
peine d’en parler, mais la première fois c’était avec
Jacques Martin. Il avait voulu que je sois vedette
américaine, j’avais pas encore l’étoffe pour ça. A l’époque,
Bruno Coquatrix (ndlr: l’ancien directeur de la salle
parisienne, aujourd’hui décédé) me voit… je faisais des
remplacements… et il me dit: «Ben, maintenant, tu commences
à avoir du succès, tu vas être vedette anglaise». J’ai fait
vedette anglaise, le spectacle d’après j’ai été vedette
américaine, celui d’après je suis un peu parti en tournée.
Ensuite, j’ai fait le premier récital accordé à un jeune. A
l’époque c’était réservé à Brel, Bécaud, mais j’avais pas
assez de chansons, alors je chantais deux fois les mêmes. En
première et deuxième partie. Et le public était ravi…
Quand vous revenez ici, vous éprouvez de la nostalgie?
Curieusement, je ne ressens pas de nostalgie ici. C’est un
endroit… au début, on traîne les pieds quand on arrive à
l’Olympia. Parce que le décor ne rentre pas en entier, parce
que la scène n’est pas assez grande, parce qu’on peut pas
mettre toutes les lumières, etc. Et puis une fois qu’on est
sur le plateau, il y a une telle ambiance, une telle
chaleur, qu’on se fout complètement du décor. Ils viennent
vraiment voir le chanteur. Depuis trois jours, il y a ici
une ambiance que je n’avais pas au Zénith. J’avais une très
bonne ambiance, mais c’était plus dispersé. Là, c’est
compact. Je crois que le public aime bien nous voir
transpirer.
Il y a de l’angoisse avant de monter sur scène?
Non, pas d’angoisse. Finalement je ressens plus de plaisir
que dans des immenses Bercy, où évidemment on met tout dans
le décorum, mais finalement la personnalité s’efface
derrière. Ça devient une espèce de show lumineux, avec des
effets spéciaux, des lâchers de chameaux… c’est autre chose.
Il y a dans votre répertoire des titres qui semblent,
aujourd’hui, assez prémonitoires. Par exemple «Cent milles
universités»: «On se dira je t’aime sur des IBM», ou encore
«Les Villes de grande solitude».
Je prends d’instinct ce qui m’entoure. Vous dire que je
suis un clairvoyant, non. Mais je sens bien où on va, où ça
nous conduit. Quelquefois j’ai raison, d’autres fois non.
Mais j’avais bien ressenti l’évolution, quand j’ai vu ces
tours, dans les années soixante-dix, je me suis dit c’est
pas possible, ça tiendra jamais la route, on est parti pour
s’empiler les uns sur les autres. Quand j’ai fait «Cent
milles universités», je me suis dit: «A quoi ça sert de
faire des études?». Ces mômes qui ont un bac + 4 ont un mal
fou à se faire engager comme caissière dans un supermarché.
C’est comme le Bac G: je ne savais pas, par contre, que G ça
correspondait à comptabilité. Je pensais que c’était le bac
général. Je me disais qu’avec le Bac G, on est quoi
maintenant? Poinçonneur? Y’en a plus.
«Hors format», le nouvel album, est un double. Le premier
de votre carrière. Pourquoi avoir attendu si longtemps?
C’est Pascal Nègre qui a eu cette idée-là. Nous, on fait
toujours plus de chansons que ce qu’on enregistre. Il m’a
dit: «on joue le jeu du double album». Je ne suis pas sûr
qu’il ait eu raison, parce que ça le met à un prix un peu
trop élevé. Ça nous a handicapés un petit peu. Il faut être
honnête: pour les gens, le disque est trop cher. J’en reste
persuadé: c’est pas un produit de grande consommation. Il
n’y a pas de raison de payer 30 euros, ou de payer une place
150 euros. Mais comme tout a été multiplié par 10 en 20 ans,
on est dans une impasse financière. Les gens consomment de
la musique à mort, on n’a jamais écouté tant de musique et
en même temps la musique rame. Alors il y a quelque chose
qui ne va pas. Et à mon avis, ça vient du coût… Là, au
minimum, en serrant les coûts de partout, c’est hors
d’atteinte pour le public qui vient me voir. C’est un public
populaire, et qui vient en famille en plus.
C’est vrai, plusieurs générations se croisent désormais
lors de vos concerts.
Il y a tout, moi je trouve ça bien. A mon dernier concert,
j’avais même des punks. Ça me fait rire. Hier, y’avait des
enfants, des jeunes filles. J’en suis très fier, d’ailleurs.
Parce que, avoir un seul public, c’est mauvais signe. Quand
il va prendre un peu de bouteille, il vous lâche. Vous
savez, c’est comme les chanteurs qui ont un public d’enfant:
quand ils ont 8 ans, ils vous adorent, quand ils en ont 12,
ils vous oublient complètement.
Vous dites: «Je ne suis pas l’homme de mes chansons».
Qu’est-ce qu’elles disent de vous, alors?
J’ai un principe qui… que peu de gens remarquent… j’ai une
façon d’écrire: j’attaque en biais. Je donne l’impression de
parler d’un sujet, mais en fait j’en traite un autre. Très
souvent, le public s’imagine qu’on raconte notre vie. J’ai
une nouvelle chanson, que je chante sur scène, qui s’appelle
«Les yeux de mon père». Mais ça n’a rien à voir avec moi:
c’est le conflit des générations et le regret qu’on a après.
Se dire: «Merde, si j’avais su, j’aurais parlé un peu avec
mon père, je l’aurai pas pris en grippe tout de suite».
Alors beaucoup de gens pensent que je parle de mon père,
comme j’en parlais dans «Le fauteuil». Il y a quelquefois
une confusion. En plus, j’emploie souvent le «Je» pour
m’impliquer davantage. Alors, les gens s’imaginent que ce
que je raconte est vrai, que c’est ma vie. Mais c’est
souvent très éloigné de ma vie, de ma personnalité.
Malgré tout, vous-même vous reconnaissez n’avoir jamais
vraiment parlé avec le vôtre…
Quand je l’ai vu mort… On a parlé, bien sûr. Mais
peut-être pas assez. Parce que tous les deux, on était des
silencieux, des timides. Quand je plaisante sur scène
là-dessus… il y a toute une partie où je plaisante sur ce
que j’ai écrit, pourquoi je l’ai écrit, en me foutant de ma
gueule, évidemment… et c’est vrai que tout le monde a du mal
à croire à ma timidité, qui s’extériorise dès qu’on est ici.
Mais quand je rentre chez moi, je suis plutôt un taiseux. Je
me confie pas facilement. Je me confesse jamais. Ou je mens
(rires).
C’est de la pudeur?
Peut-être… Certainement.
Sarkozy dit de vous que vous êtes à la fois grande gueule
et sensible. Ça vous correspond?
Pas loin d’être juste, oui. Un peu provoc, aussi, j’aime
bien ça. Mais il n’y a pas de méchanceté: je ne suis pas un
homme méchant. J’aime l’humour, j’aime… par contre je suis
un homme honnête. Je ne triche pas.
Entier…
Entier, voilà. Alors, je peux me tromper «entièrement».
Mais au moins je me trompe avec honnêteté. Voilà. C’est à la
fois une qualité et un défaut.
Parfois, ça a été mal perçu…
Oui… Parce que le public s’imagine… J’ai commencé très
jeune, à 18 ans. Entre 18 et 25 ans, j’écrivais comme un
fleuve. J’écrivais ce qui venait. Sans penser que les mots
tuent. Il y a des mots qui tuent, il y a des mots graves.
Moi, j’écrivais, je pensais à rien. Alors, évidemment, dans
ce mouvement-là, je me rendais pas compte que j’allais
toucher un sujet extrêmement sensible. Que j’allais faire de
la peine à quelqu’un. Que j’allais provoquer un scandale.
J’étais stupéfait. Mais ça, c’est les erreurs de jeunesse.
Maintenant, je les commettrais plus, bien sûr, mais il s’est
passé 35 ans. Alors, évidemment, ça a été mal perçu. Et
c’est ma faute, ma très grande faute. C’est plus un péché de
jeunesse qu’un état d’esprit. C’est pour ça que je dis: «Je
ne suis pas l’homme de mes chansons», je ne suis pas aussi
dur que les chansons que je faisais. Je pense que
l’inspiration vient de l’extérieure: donc, ça m’a été
soufflé, et moi j’écrivais. Quand j’écris, c’est à lignes
continues. Et je ne me relis pas… c’est peut-être une
connerie. Maintenant, je me relis, attention. Mais à
l’époque, ce sont ces maladresses-là qui m’ont fait. Et
finalement, ces maladresses et ces scandales ont fini par
ancrer une personnalité. Que je n’aurais peut-être pas eu,
si j’avais fait des chansons bien dans l’air du temps, bien
politiquement correct. Là, je suis apparu comme un
personnage à part, un peu bizarre. Et je me suis dit:
«Tient, je vais le cultiver, ça. Au moins, il en sort
quelque chose, en bien ou en mal».
Il y a eu «Les Ricains», par exemple. Un titre qui a
éclipsé d’autres chansons, plus douces…
A l’époque, les années 70, il fallait être d’un camp ou de
l’autre. Aujourd’hui, il y a toujours des camps, mais c’est
moins tranché, les choses s’éclaircissent. Mais à l’époque,
un chanteur qui avait des idées de droite, c’était un
monstre, forcément. Ça n’pouvait pas être un homme normal.
Je crois que j’étais le seul. Mais, vous verrez sur scène,
j’en plaisante… Mais, je me suis dit, après tout, j’en ai
rien à foutre. Tous les gens qui ont suivi une ligne et qui
n’ont pas eu d’aspérité, ils sont où? Il n’y en a plus
beaucoup. Faut quand même être quelqu’un. Moi, j’adore
Renaud: on partage pas du tout les mêmes opinions, mais on
est très amis dans la vie. Tant mieux. Je suis pas d’accord
avec lui, mais au moins c’est sa personnalité. Il est
lui-même. Avec une voix de merde, avec tout ce que vous
voulez, mais au moins il vit son truc. Là, il vient de se
lancer dans je sais pas trop quoi, un combat pour
l’écologie…
Contre la corrida…
La corrida? Bon, très bien. Ça va choquer les mecs
qu’aiment les corridas? Et bien très bien. Il faut être
quelqu’un.
De même, vous avez fait un sketch avec Bedos, qui est ancré
à gauche.
Oui. C’est un ami de famille, Guy. Alors, on s’est
engueulé des milliards de fois, mais en riant. Il disait
toujours de moi «Tu chantes juste mais tu penses faux».
Alors moi, je lui réponds: «Tu chantes mal, mais tu penses
juste, peut-être?». Alors, ça va… Jamais, pour moi, les
opinions n’ont pris le pas sur l’amitié. Chacun pense ce
qu’il veut, ça n’empêche pas qu’on ira boire un coup. Je ne
pense pas que les Français soient dans deux camps adverses,
et qu’on va sortir les épées dès qu’on se croise dans un
bistro.
La France reste politiquement très manichéenne, par rapport
à la Suisse…
Mais ça s’est calmé. Par rapport à 70, là, c’était
l’enfer. Et c’en était ridicule.
Finalement, on parle souvent de ça, des polémiques, mais
moins de l’écriture. Pourtant, vous êtes et avez toujours
été un auteur.
J’avais une grande facilité d’écriture, que ce soit les
rédactions, les dissertations. Et un jour, je trouve que
deux lignes riment. J’ai continué à écrire en vers. Et j’en
ai fait un cahier entier. Je n’ai pas difficulté à chercher
la rime. Et je me suis rendu compte que la rime, au fond,
quand vous écrivez, l’idée que vous avez au départ, ça n’a
plus d’importance: c’est la rime qui la guide ou qui la
déforme. C’est pas forcément l’idée de départ que l’on mène
jusqu’au bout, au contraire d’un romancier. Cette musique
des mots vous fait parfois dire l’inverse de ce que vous
vouliez dire au départ. Ça, ça m’arrive très souvent.
Vous avez déclaré ne pas aimer les refrains...
Oui. Vous savez, avant les chansons étaient composées de
deux couplets et d’un petit pont qui amenait le refrain. Et
ce putain de petit pont, c’était toujours trois lignes… On
était obligé de passer par ces trois lignes qui foutaient en
l’air l’idée. Alors que pour moi la chanson est un débit,
c’est une réplique: c’est une émotion, en fait. Vous envoyez
une émotion, que vous ne maîtrisez pas vraiment avec un
stylo. Tout à coup, ça vient. Quand j’ai fait la chanson sur
Alzheimer, «Nuit de satin»… Goldman vient et me déclare:
«Tiens, il faut que tu fasses une chanson sur Alzheimer». Il
commence et il me dit: «Pour autant qu’il m’en souvienne…».
Je lui dis: «Tu te fous de ma gueule». Je la mets pas sur
scène, parce qu’elle mériterait une présentation, je suis
pas sûr que tout le monde comprendrait ça très bien… C’est
un exercice extraordinaire, sans parler de la maladie,
uniquement en l’évoquant à travers un personnage…
Goldmann,
c’est aussi un auteur qui a la capacité de générer
l’empathie…
Oui… Dans la langue
française, les mots sont très importants. On
«écoute» une chanson. Or si vous faites du rap, du
rock’n’roll, c’est un son. Il suffit de regarder les
chansons américaines ou le refrain revient 25 fois
dans une même phrase. Si vous faites ça en français,
ça ne va pas du tout passer. Les mots sont
importants. On est un peuple pour qui la langue
prime: les francophones ont besoin d’entendre une
histoire. C’est sûr. Et l’émotion vient de
l’histoire.
Côté thématique, nombre
de vos chansons parlent du temps qui
passe. Quel rapport entretenez-vous avec
le temps?
Aucun.
Simplement, la chanson… en gros, ce qui
convient à la poésie, c’est la
mélancolie. Ce qui convient à la
chanson, c’est la nostalgie. Et l’amour,
évidemment. Vous prenez les grands
auteurs. Charles Aznavour, par exemple,
qui est vraiment pour moi un auteur de
chansons hors pair. Ou Jean Ferrat.
C’est très nostalgique. «Que la montagne
est belle», c’est un chef-d’œuvre. On a
un frisson. Pourquoi? Parce que tout à
coup il dit: «On va bouffer du poulet
aux hormones», et l’émotion vient de la
nostalgie. Faut pas trop non plus tomber
dedans, mais c’est l’arme absolue de la
chanson. Pour la poésie, c’est la
mélancolie. Les plus grands poètes
utilisaient la mélancolie comme un
levier.
Finalement, on retrouve
un peu toujours les mêmes thèmes…
Oui.
Certains sujets sont particuliers.
«L’accident», par exemple. Là, c’est un
petit film. Mais la grande technique,
celle qui pour mois perdurera pendant
des siècles, c’est toujours un peu de
nostalgie. Les gens viennent pour ça:
c’est des points de repère, les
chansons. «Le surveillant général», par
exemple, ça concerne beaucoup d’hommes
de ma génération ou de la vôtre. A un
moment, on est tous passé pour un
connard…
Il y a certaines
chansons, plus anecdotiques, vous ne les
reprenez pas. Comme «Il a dit merde»,
par exemple…
Je ne les
reprends pas parce que, certaines
chansons, quand vous les reprenez… il
faudrait les transformer. Ce qui
vieillit dans une chanson, c’est pas la
chanson, c’est l’orchestration. Mais si
vous la changez, les gens ne
reconnaissent pas la chanson. C’est
comme le vin: il y a des bouteilles qui
s’éventent et d’autres non. C’est
marrant, chez soi, quand on les écoute.
Mais sur scène, on se rend compte, on
s’en fout. Mais il y en a d’autres, je
pourrais encore les chanter dans 100
ans. C’est assez curieux: il y a des
chansons qui ne vieillissent pas. On
parlait d’Aznavour: il y a une époque où
il avait repris ses vieilles chansons,
«Je me voyais déjà», qui est un
chef-d’œuvre, et il les avait fait très
jazzy. Et moi j’étais dans la salle, je
suis un fan fou, mais je me disais
«merde». Je voulais pas ça, je voulais
la chanson.
Aznavour a tenté d’écrire
une chanson sur le sida, il y a renoncé.
Vous en proposez une sur Alzheimer.
Est-ce qu’on peut tout traiter?
Il y a la
vulgarité qu’on ne peut pas faire, en
chanson. Et certains sujets. Le sida,
par exemple. On a tous essayé, pour
présenter ça d’une manière moins
caricaturale que ça l’était au début.
Mais on s’est tous cassé la gueule. Il
faut se méfier. Je me suis toujours
demandé, si j’avais ma guitare et que
j’arrivais dans un hôpital pour chanter
ça au gars qui est atteint de cette
maladie, est-ce qu’il serait content. Je
n’en suis pas sûr. C’est délicat. Il y a
certaines choses délicates. Le reste, on
peut tout dire, du moment que vous ne
passez pas au-dessous de la ceinture.
Il y a les chansons de
voyage, et les chansons politiques,
comme «Allons danser» sur le dernier
album…
C’est pas
des chansons politiques. Je pars en
biais. Les gens disent: il chante le
programme de Sarkozy. D’abord, j’avais
écrit la chanson deux ans avant qu’il
soit candidat. C’est - au contraire - de
dire: «Les promesses électorales, c’est
du pipeau, allez danser». Les trois
quarts du temps, c’est ça. Sarko, je ne
crois pas, mais très souvent… C’est
plutôt une chanson antipolitique. Ils
disent ça, mais ça ne tient pas la
route. Je ne chante pas le programme de
Sarkozy, mais les gens disent ce qu’ils
veulent, je m’en tape. On entend les
chansons, mais on ne les écoute pas.
Très souvent, j’ai entendu des gens qui
m’adorent qui n’avaient rien compris à
ce que je faisais. «Je vole», ils ont
pensé à tout sauf à un suicide. C’est un
enfant qui se suicide. Il va pas en
Amérique, il se tire pas. Il va se
foutre en l’air, et beaucoup de jeunes
malheureusement, le font. A l’époque, il
y en avait pas beaucoup, donc on voyait
pas venir le malaise. Je l’avais traité
autrement, mais bon, pour 99% des gens,
c’est un môme qui se tire.
Le thème du suicide, on
le retrouve dans «Je vous ais bien eu».
C’est une idée qui vous est déjà venue?
Non… je
ne pense pas. C’est soufflé de
l’extérieur. Donc, à l’époque, je
ressentais quelque chose de latent. Il y
avait un petit désespoir. Comme je le
ressens maintenant, chez les gens, il y
a un petit abandon, un désespoir. Et il
y a de quoi, honnêtement. Espérons que
les choses vont s’arranger. Mais je peux
comprendre qu’on baisse les bras. Alors,
ça m’est venu, mais c’était pas quelque
chose de calculé… c’est l’inspiration.
L’inspiration, c’est
aussi être ouvert à tout et son
contraire. Vous vous considérez comme un
homme de contradictions?
Bien sûr.
Je la revendique. C’est ce que je vous
dis: quand je rentre sur scène, je suis
moi bien évidemment, mais je ne suis
plus moi. Je joue un rôle. Je peux très
bien dire blanc d’un côté, et noir dans
une autre chanson. Ça ne me pose aucun
problème. Je peux être un homme amusant,
comme je peux être un salaud. C’est du
spectacle. On revient toujours à ça: les
gens vous identifient à la chanson.
Quand j’ai fait «Le privilège», je
contredisais complètement «Le rire du
sergent». Mais dans «Le rire du
sergent», c’était pas des homosexuels
dont je me moquais. C’était de ce
connard… quand je suis arrivé à l’armée,
«artiste», c’était automatiquement
«pédé». Il l’a dit qu’une fois. Mais,
dans «Le privilège», il essaie
d’expliquer que ce n’est pas forcément
de la perversion. Très souvent, ce n’est
pas de la perversion.
Contradiction, toujours.
Deux chansons après «Allons danser», où
vous dites qu’il ne faut compter que sur
soi, vous parler d’un sans-abri que
personne ne remarque plus à cause de
l’indifférence de l’époque.
Oui, le
monde est planté. Oui, l’indifférence
par rapport au type qui est assis sur
son carton, ça me troue le cœur à chaque
fois. Parce que même si le type va boire
après, je m’en fous. Merde, ça ne coûte
rien de s’arrêter, de lui filer un euro.
Il y a des vrais mecs plantés, des
jeunes en plus, leur femme les a
quittés, ils ont perdu leur boulot… Tout
s’enchaîne. C’est ce que je dis dans la
chanson: ça va vite, en quelques
semaines, c’est pas plus long que ça.
Pour moi, y’a pas de contradiction. Il y
a évidemment, «Aide-toi, le ciel
t’aidera», il faut pas qu’on pense que
quelqu’un va être là pour vous aider,
mais en même temps il y a des gens qui
sont dans la merde sans l’avoir voulu,
sans avoir fait de mal… A une époque,
clodo, c’était un état, c’était des
anarchistes. Mais aujourd’hui, c’est pas
ça: c’est des paumés. Et la marée monte.
Parlons du théâtre. C’est
une passion. Vous avez des frustrations
par rapport à ça?
Pas du
tout. J’y retourne l’année prochaine.
C’est une chose dont j’ai besoin. J’ai
besoin d’arrêter la chanson, là, un
petit peu. C’est pas des adieux, c’est
une pause. Parce que j’en ai besoin pour
me renouveler. Parce que, tous les ans
et demi, se remettre avec son piano, sa
guitare, ça devient une industrie. Moi,
je suis un artisan. Fabriquer une
chanson, ça n’a l’air de rien, mais
croyez-moi, c’est pas si simple que ça.
Surtout quand ça doit revenir à heure
fixe. Alors j’ai besoin d’aller respirer
un peu ailleurs. Dans un autre monde,
m’enrichir d’autres personnages,
d’autres textes. Parce que ça aide
aussi. Dans une réplique, vous entendez
une chanson. Il y a pas de frustration
du tout: au contraire, il y a le désir
d’y retourner.
Et le cinéma?
Oui, avec
Olivier Marchal. C’est en cours. On n’a
qu’un seul problème: c’est les droits.
Je crois que ça va vous surprendre. Mais
comme c’est une histoire vraie, qu’il y
a des gens encore vivants, ceci, cela,
c’est compliqué.
Et le plaisir, toujours
présent?
Ah, oui.
Je vous jure une chose: le jour où je
monte sur scène et que je m’emmerde,
j’arrête tout. Ça, je vous donne ma
parole d’honneur. Parce que c’est un
métier qu’on ne peut faire… bon, je vous
dis pas que tous les soirs on est en
transe… mais c’est un métier où le
public sent si vous n’y êtes pas. Donc
il faut y prendre un certain plaisir,
autrement vous ne transmettez rien.
C’est aussi simple que ça: on est obligé
d’être sincère. Le manque de sincérité,
ça peut marcher une fois, vous avez la
technique, le métier, mais si ça doit
durer, vaut mieux aller prendre des
vacances.
Le Sardou des débuts, il
dirait quoi au Sardou d’aujourd’hui?
Vous
savez, je vais dire exactement ce que
tout le monde dit: que c’est toujours
difficile de débuter. Hier comme
aujourd’hui. Je n’ai jamais connu un
artiste qui débute facilement. Ça
n’existe pas. Il n’a que des emmerdes et
ça dure 10 ans. Et 10 ans pourquoi?
Parce que pour apprendre le piano, c’est
10 ans. La guitare, pareil. Après, vous
commencez à être un peu dans le circuit.
Mais prendre un inconnu et en faire, six
mois après, une vedette, ça vous ne le
ferez croire à personne. Ça n’existe
pas. Il n’y a aucun métier d’ailleurs…
Débuter, c’est difficile. On va vous
dire qu’aujourd’hui ça l’est encore
plus. Ce n’est pas vrai. Moi, j’ai eu un
mal de chien. On ne voulait pas de moi,
c’était pas la mode, les auteurs
compositeurs français ça faisait chier
tout le monde. Maintenant, c’est autre
chose, faut être dans le format. Il y a
toujours quelque chose. C’est donc
toujours très difficile et très long. Et
la période d’ombre, c’est la plus belle.
La période où vous attendez, c’est là où
vous vous formez. Il faut être costaud
pour traverser le tunnel.
Et puis il y a le
travail…
Le
travail, évidemment. Quand vous voyez
les émissions où on vous amène une
gonzesse qui sort de Perpignan – dont je
me fous, d’ailleurs, c’est un exemple –
et six mois après c’est une star, non,
non, non. Qui va croire ça? Qu’on nous
dise c’est une émission de variété,
c’est un radio crochet amusant, ça plaît
au public, très bien. Mais qu’on ne
vienne pas nous dire après: «On la met
en deuxième partie de l’Olympia». C’est
pas crédible. Parlez-en à Goldman, à
Cabrel, ça a toujours été difficile. Et
en général, vous remarquerez que c’est
jamais le métier qui décide d’une
vedette. C’est toujours la vedette qui
s’impose contre le métier. Aznavour, il
n’avait pas de voix. Bécaud, c’est un
fou. Brassens, personne voulait en
entendre parler. Moi, je suis arrivé à
contre-courant. Le pire des exemples,
qui m’a fait rire, c’est Adamo. On était
en plein rock’n’roll à la con, et lui,
il chante «Vous permettez, Monsieur». On
voulait même pas le recevoir. Je n’ai
jamais vu le métier décider d’une
vedette. C’est toujours difficile: on
vous dit, suivez cette ligne et ça va
marcher. Prenez exactement le
contre-pied et vous êtes sûr que vous
allez marcher.
Daran a collaboré avec
vous sur «Hors Format»? Comment s’est
passée la rencontre, c’est assez
étonnant…
Non,
c’est ça qui est étonnant. On classifie
trop les gens: on s’est entendu comme si
on avait fait des chansons depuis 20 ans
ensemble. Parce qu’on a la même noirceur
au fond, dans certaines chansons. On
s’est entendu immédiatement. Evidemment,
il est plus rock’n’roll. Je peux en
faire aussi: je ne fais pas que ça,
parce que les gens se demanderaient ce
qui me prend. Le rock, j’ai quand même
été élevé avec. Mes références, c’est
Johnny Cash…
D’où la pochette de
l’album…
Oui.
C’est un petit clin d’œil au vieux, que
j’ai adoré. Mais, il y a pas de
malentendu, on fait exactement le même
métier. Même les rappeurs, c’est le même
métier que moi. Je crois que c’est les
programmateurs des radios qui ont des
œillères. D’ailleurs, ils le payent…
Propos recueillis par Lionel
Chiuch
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