Michel
Sardou : "Je ferai tout pour ne pas
décevoir ma femme"Vous
avez récemment annoncé que vous arrêtiez de
chanter. Pour vous consacrer entièrement au
théâtre ou pour vous faire désirer ?
Jai
arrêté de chanter pour une raison très
simple : ma maison de disques. Tréma, est
une maison de mange-merde. Je leur ai fait gagner
des milliards et ils ont eu le culot de vendre à
Sony, dans mon dos. Je me suis réveillé un
matin avec un contrat de neuf ans dans une autre
maison. Cest moi qui ai traîné le chariot
pendant vingt-deux ans, les deux propriétaires
ont ramassé la monnaie et mont laissé sur
le carreau. La moindre des choses, je pense,
cétait quon me donne une part du
gâteau. On ne me change pas de rayon comme un
vulgaire paquet de lessive. Ils ont oublié qui
les a faits rois. Ils nauront plus jamais
une note de moi, même si je dois pour ça
fusiller ma carrière. Je me suis fait baiser,
mais jai la mémoire longue. Jai
décidé de casser mon contrat et je serai libre
à partir du 1er janvier 2003. Dès
que cette affaire sera réglée, je serai ravi de
refaire de la scène. Le hasard a fait que le
théâtre est arrivé. Quand Anne-Marie a
annoncé à son père quelle allait
mépouser, il lui a dit : « Tu
entres enfin dans la famille ! ».
François
Périer disait toujours que jouer est un vrai
métier de menteur
Cest
vrai. Quand on chante, on porte un masque et un
smoking. Ce nest pas tout à fait nous,
mais cest un peu nous quand même. Au
music-hall, on sadresse au public en le
regardant, alors quau théâtre on
sadresse à lui à travers un personnage.
Cest beaucoup plus risqué parce quil
faut être vraiment crédible.
Quel
est votre plus grand atout ?
Ma
voix. Quand on entre en scène, il faut être
audible pour être crédible. Si lacteur
na pas la voix pour dire ce quil est,
on ne saura jamais qui il est.
Votre
plus grand défi ?
Faire
oublier qui je suis. On croit que les gens vont
forcément venir parce que je suis connu,
cest faux. Au contraire, ils vous aiment
dans un style et ils ne veulent surtout pas que
vous en changiez. Tous les soirs, sept minutes
avant le lever de rideau, jécoute. Dans la
salle, si jentends les gens dire :
« Oh, cest tout petit ! »,
je sais que ceux-là viennent pour la première
fois.
Noël
Coward, Neil Simon, maintenant Félicien
Marceau
Des auteurs de grand talent mais un
peu « poussiéreux ». Pourquoi ne
choisissez-vous pas des auteurs plus
modernes ?
Jaimerais
bien, mais est-ce quils ont envie de
travailler avec moi ? Il faut dabord
que je mimpose, pour beaucoup de gens je
suis encore dans la chanson. Je fais mes classes.
Ce qui me passionne, justement, cest de
repartir complètement de zéro. Je lis tout ce
quon menvoie et, sincèrement, ce
nest pas très bon. Jai beaucoup de
respect pour le langage, mais ce langage
télévisuel quon me montre
aujourdhui memmerde. On croit que
pour être populaire il faut être populace.
Pierre Palmade écrit très bien et ce nest
jamais en dessous de la ceinture. Jaime
Brisville, jadorerais travailler avec
Yasmina Reza, jouer dans une pièce de Bertrand
Blier, qui est un jeune auteur au théâtre.
Félicien Marceau fait un théâtre avec des
« couilles ». Guy Bedos, qui me
connaît bien, ma dit : « Tu vas
pouvoir jeter ton métabolisme
là-dedans !».
Vous
mavez dit un jour que les critiques ne
servaient à rien.
Je
respecte les critiques qui rendent compte de ce
quils ont vu le soir où ils sont venus. Je
me suis fait assassiner par Tesson, du
« Figaro », dans la pièce de Noël
Coward. Je ne lui en veux pas. Le soir où il
était dans la salle, jétais vraiment
mauvais. Et puis, il y a les critiques qui ne
vous aime pas en tant quhomme, quoi que
vous fassiez. Ceux-là ne servent à rien.
Jen connais un paquet comme ça ! On a
trop pris au sérieux mes chansons sans faire la
différence entre lauteur et lhomme,
qui ne pense pas forcément ce quil écrit.
Dans les années 70, quand il était de bon ton
davoir un discours politiquement correct,
cétait ma façon de ma démarquer. On a
fait du « France » une chanson
politique. Moi, je trouvais simplement joli de me
mettre à la place dun bateau. Le
problème, en France, cest que votre image
vous colle au cul jusquau cercueil !
Vous
êtes un fou de cinéma, laventure ne vous
a jamais tenté ?
Johnny,
son truc, cest de prouver quil peut
passer à limage. Moi, cest de
prouver que je peux passer la rampe. Il part dans
des aventures incroyables. Il sécroule, il
remonte. Il a vraiment ça dans le ventre. Et
puis, je nai jamais aimé ma gueule, je
déteste me regarder. Au moins, au théâtre, on
ne se voit pas ! TF1 voudrait que je fasse
un téléfilm. Jai accepté à condition
que ce soit Josée Dayan. Jai une grande
admiration pour elle. Elle a une caméra dans la
tronche. Ce qui leur manque, au cinéma,
cest limagination. Je ne me fais pas
dillusions, ils ne penseront à moi que
lorsquils auront besoin dun chanteur
en smoking !
Quelle
est la dernière fois où vous vous êtes
surpris ?
Cest
encore trop tôt pour le dire. Je ne me prends
pas pour celui qui sait tout, même quand je fais
de la scène, il marrive encore
davoir peur de ne pas être à la hauteur
de mes musiciens. Dans le music-hall, il ny
a que des menteurs. Si tu es une star, tout le
monde te lèche le cul, cest un métier de
veaux. Au théâtre, vous êtes sans arrêt remis
en question, on ment, mais cest un vrai
métier. Au théâtre je serai toujours un
amateur.
Est-ce
que vous avez une superstition avant
dentrer en scène ?
Au
music-hall, juste avant dentrer, je cherche
une croix. Au théâtre je pense toujours à mes
parents.
Vous
croyez à lavenir du théâtre ?
Oui.
Je rêve dune pièce qui se passerait
ailleurs que sur un canapé avec une porte à
droite et une porte à gauche. Le théâtre est
vieillot par lui-même, il faut le renouveler. Je
voudrais le voir évoluer comme le cinéma, avec
une dimension de spectacle. Shakespeare écrivait
des shows, Molière des comédies musicales. Je
crois que ce sera le dernier endroit où le
public pourra venir voir des acteurs travailler
sans filet en prenant des risques à la mesure de
leur talent.
François
Périer, votre beau-père, était un immense
acteur, la barre est très haute dans la
famille !
Je ferai tout pour
ne pas décevoir ma femme. Même si je
travaillais vingt heures par jour, je sais que je
ne serai jamais à la hauteur de son père.
Jy pense, bien sûr, et cest très
stimulant. Mais je me console en me disant
quil chantait comme une pioche ! La
dernière fois que nous avons dîné ensemble, il
ma dit : « Tu as le droit de les
faire rire, tu as le droit de les faire pleurer,
mais tu nas pas le droit de les faire
chier !».
Brigitte
Fossey n'a plus peur du public
Dans
"L'homme en question" de Félicien
Marceau, vous incarnez la conscience du
personnage interprété par Michel Sardou.
Comment s'est faite votre "prise de
conscience" ?
Cela n'a pas été
très facile d'intégrer cette pièce, qui est
assez complexe et lourde à porter. Elle a beau
être comique, elle nous fait le coup de
l'accident de voiture où, en quelques secondes,
on revoit tout le film de sa vie. C'est ce qui
arrive au personnage de Michel qui, en une nuit,
voit défiler toute son existence. Et moi je suis
le fil tendu entre chaque évènement.
Lorsque
vous êtes seule, conversez-vous avec votre
conscience ?
Non, j'ai des
états d'âme, des humeurs, des moments
d'angoisse, d'euphorie, et des moments où il ne
se passe rien. Ce sont les plus intéressants.
Car quand j'accepte qu'il ne se passe rien, c'est
toujours là qu'après surgit quelquechose de
nouveau. Pour jouer avec des partenaires, il faut
faire silence à l'intérieur, par la profusion
d'informations, par le bruit. Voilà pourquoi
j'aime jouer cette conscience qui est un rôle
d'observation, de silence... Pour une fois, je
n'ai pas à penser à mon corps, à l'apparence.
Vous avez
connu la célébrité à 6 ans avec "Jeux
interdits", ça vous a donné des ailes ou
des semelles de plomb ?
Longtemps je me
suis sentie oppressée par la célébrité.
J'avais peur du public, des gens qui
m'arrêtaient dans la rue. J'avais le sentiment
que, quelque part, je n'avais jamais eu le droit
de vivre en tant que Brigitte. J'avais toujours
vécu en tant que Brigitte Fossey. C'était
particulièrement difficile quand j'étais au
bras de mon mari ou quand je tenais ma fille par
la main. Aujourd'hui, je suis en paix avec ça,
les gens me saluent mais ne viennent pas me
déranger. Maintenant, j'aime le public, je n'en
ai plus peur. Un acteur doit tout donner à son
métier, mais il faut avoir quelque chose à
donner. Et ce quelque chose vient de sa vie
privée. Mon professeur d'art dramatique disait
qu'un acteur est comme un iceberg, sauf qu'il est
brûlant. Sa partie visible, c'est le travail, et
puis il y a les sept huitièmes qu'on ne voit
pas. Si l'acteur les montre, ça les dévitalise
comme une dent qu'on dépulpe. L'acte théâtral
est un mystère qui se partage avec toute
l'équipe, y compris les machinistes. On
participe tous au voyage, on prend la mer.
D'ailleurs, les premiers machinistes étaient des
marins...
Les
tournées vous obligent à être toujours sur la
route. Vous aimez cette vie nomade ?
Je suis une
itinérante. Je ne possède ni maison de campagne
ni maison de vacances. Je n'ai pas la notion de
carrière. Ma vie est un voyage, une
"itin...errance" avec des étapes. Il y
a des moments où j'ai plus ou moins de vivacité
pour saisir les chances qui se présentent.
Si ce soir
en rentrant chez vous, un homme vous attend et
vous dit : "Voilà, je suis votre
conscience", que croyez-vous qu'il va vous
dire ?
Quelle horreur ! A
mon avis, il va vous ressembler ! [Rires]. Il va
me demander pourquoi j'ai fait telles choses et
pas telles autres. Je déteste ça ! Je déteste
le passé, la nostalgie. J'aime regarder en avant
et suivre mon instinct. Alors je lui dirai :
"Lâche-moi les baskets !"
Interview de Alain
Spira
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