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Interview : Sardou et Fossey brûlent les planches
Dans « L’homme en question » de Félicien Marceau, mis en scène par Jean-Luc Tardieu, Michel Sardou, qui n’a que deux pièces au compteur (« Bagatelle(s) » et « Comédie Privée »), reprend, pour 100 représentations à partir du 4 septembre au Théâtre de la Porte Saint-Martin, le rôle incarné en 1972 à l’Atelier par Bernard Blier. Dans ce monde qui l’a toujours fait réver, il campe un quinquagénaire aux prises avec sa conscience, qui, un soir d’insomnie, vient le tarauder sous les traits de Brigitte Fossey. Parmi ses projets futurs : « L’Emmerdeur », de Francis Veber, où il jouera le personnage créé par Lino Ventura.

Paris-Match : 19 septembre 2002, n°2782.


Michel Sardou : "Je ferai tout pour ne pas décevoir ma femme"

Vous avez récemment annoncé que vous arrêtiez de chanter. Pour vous consacrer entièrement au théâtre ou pour vous faire désirer ?

J’ai arrêté de chanter pour une raison très simple : ma maison de disques. Tréma, est une maison de mange-merde. Je leur ai fait gagner des milliards et ils ont eu le culot de vendre à Sony, dans mon dos. Je me suis réveillé un matin avec un contrat de neuf ans dans une autre maison. C’est moi qui ai traîné le chariot pendant vingt-deux ans, les deux propriétaires ont ramassé la monnaie et m’ont laissé sur le carreau. La moindre des choses, je pense, c’était qu’on me donne une part du gâteau. On ne me change pas de rayon comme un vulgaire paquet de lessive. Ils ont oublié qui les a faits rois. Ils n’auront plus jamais une note de moi, même si je dois pour ça fusiller ma carrière. Je me suis fait baiser, mais j’ai la mémoire longue. J’ai décidé de casser mon contrat et je serai libre à partir du 1er janvier 2003. Dès que cette affaire sera réglée, je serai ravi de refaire de la scène. Le hasard a fait que le théâtre est arrivé. Quand Anne-Marie a annoncé à son père qu’elle allait m’épouser, il lui a dit : « Tu entres enfin dans la famille ! ».

François Périer disait toujours que jouer est un vrai métier de menteur…

C’est vrai. Quand on chante, on porte un masque et un smoking. Ce n’est pas tout à fait nous, mais c’est un peu nous quand même. Au music-hall, on s’adresse au public en le regardant, alors qu’au théâtre on s’adresse à lui à travers un personnage. C’est beaucoup plus risqué parce qu’il faut être vraiment crédible.

Quel est votre plus grand atout ?

Ma voix. Quand on entre en scène, il faut être audible pour être crédible. Si l’acteur n’a pas la voix pour dire ce qu’il est, on ne saura jamais qui il est.

Votre plus grand défi ?

Faire oublier qui je suis. On croit que les gens vont forcément venir parce que je suis connu, c’est faux. Au contraire, ils vous aiment dans un style et ils ne veulent surtout pas que vous en changiez. Tous les soirs, sept minutes avant le lever de rideau, j’écoute. Dans la salle, si j’entends les gens dire : « Oh, c’est tout petit ! », je sais que ceux-là viennent pour la première fois.

Noël Coward, Neil Simon, maintenant Félicien Marceau… Des auteurs de grand talent mais un peu « poussiéreux ». Pourquoi ne choisissez-vous pas des auteurs plus modernes ?

J’aimerais bien, mais est-ce qu’ils ont envie de travailler avec moi ? Il faut d’abord que je m’impose, pour beaucoup de gens je suis encore dans la chanson. Je fais mes classes. Ce qui me passionne, justement, c’est de repartir complètement de zéro. Je lis tout ce qu’on m’envoie et, sincèrement, ce n’est pas très bon. J’ai beaucoup de respect pour le langage, mais ce langage télévisuel qu’on me montre aujourd’hui m’emmerde. On croit que pour être populaire il faut être populace. Pierre Palmade écrit très bien et ce n’est jamais en dessous de la ceinture. J’aime Brisville, j’adorerais travailler avec Yasmina Reza, jouer dans une pièce de Bertrand Blier, qui est un jeune auteur au théâtre. Félicien Marceau fait un théâtre avec des « couilles ». Guy Bedos, qui me connaît bien, m’a dit : « Tu vas pouvoir jeter ton métabolisme là-dedans !».

Vous m’avez dit un jour que les critiques ne servaient à rien.

Je respecte les critiques qui rendent compte de ce qu’ils ont vu le soir où ils sont venus. Je me suis fait assassiner par Tesson, du « Figaro », dans la pièce de Noël Coward. Je ne lui en veux pas. Le soir où il était dans la salle, j’étais vraiment mauvais. Et puis, il y a les critiques qui ne vous aime pas en tant qu’homme, quoi que vous fassiez. Ceux-là ne servent à rien. J’en connais un paquet comme ça ! On a trop pris au sérieux mes chansons sans faire la différence entre l’auteur et l’homme, qui ne pense pas forcément ce qu’il écrit. Dans les années 70, quand il était de bon ton d’avoir un discours politiquement correct, c’était ma façon de ma démarquer. On a fait du « France » une chanson politique. Moi, je trouvais simplement joli de me mettre à la place d’un bateau. Le problème, en France, c’est que votre image vous colle au cul jusqu’au cercueil !

Vous êtes un fou de cinéma, l’aventure ne vous a jamais tenté ?

Johnny, son truc, c’est de prouver qu’il peut passer à l’image. Moi, c’est de prouver que je peux passer la rampe. Il part dans des aventures incroyables. Il s’écroule, il remonte. Il a vraiment ça dans le ventre. Et puis, je n’ai jamais aimé ma gueule, je déteste me regarder. Au moins, au théâtre, on ne se voit pas ! TF1 voudrait que je fasse un téléfilm. J’ai accepté à condition que ce soit Josée Dayan. J’ai une grande admiration pour elle. Elle a une caméra dans la tronche. Ce qui leur manque, au cinéma, c’est l’imagination. Je ne me fais pas d’illusions, ils ne penseront à moi que lorsqu’ils auront besoin d’un chanteur en smoking !

Quelle est la dernière fois où vous vous êtes surpris ?

C’est encore trop tôt pour le dire. Je ne me prends pas pour celui qui sait tout, même quand je fais de la scène, il m’arrive encore d’avoir peur de ne pas être à la hauteur de mes musiciens. Dans le music-hall, il n’y a que des menteurs. Si tu es une star, tout le monde te lèche le cul, c’est un métier de veaux. Au théâtre, vous êtes sans arrêt remis en question, on ment, mais c’est un vrai métier. Au théâtre je serai toujours un amateur.

Est-ce que vous avez une superstition avant d’entrer en scène ?

Au music-hall, juste avant d’entrer, je cherche une croix. Au théâtre je pense toujours à mes parents.

Vous croyez à l’avenir du théâtre ?

Oui. Je rêve d’une pièce qui se passerait ailleurs que sur un canapé avec une porte à droite et une porte à gauche. Le théâtre est vieillot par lui-même, il faut le renouveler. Je voudrais le voir évoluer comme le cinéma, avec une dimension de spectacle. Shakespeare écrivait des shows, Molière des comédies musicales. Je crois que ce sera le dernier endroit où le public pourra venir voir des acteurs travailler sans filet en prenant des risques à la mesure de leur talent.

François Périer, votre beau-père, était un immense acteur, la barre est très haute dans la famille !

Je ferai tout pour ne pas décevoir ma femme. Même si je travaillais vingt heures par jour, je sais que je ne serai jamais à la hauteur de son père. J’y pense, bien sûr, et c’est très stimulant. Mais je me console en me disant qu’il chantait comme une pioche ! La dernière fois que nous avons dîné ensemble, il m’a dit : « Tu as le droit de les faire rire, tu as le droit de les faire pleurer, mais tu n’as pas le droit de les faire chier !».

Brigitte Fossey n'a plus peur du public

Dans "L'homme en question" de Félicien Marceau, vous incarnez la conscience du personnage interprété par Michel Sardou. Comment s'est faite votre "prise de conscience" ?

Cela n'a pas été très facile d'intégrer cette pièce, qui est assez complexe et lourde à porter. Elle a beau être comique, elle nous fait le coup de l'accident de voiture où, en quelques secondes, on revoit tout le film de sa vie. C'est ce qui arrive au personnage de Michel qui, en une nuit, voit défiler toute son existence. Et moi je suis le fil tendu entre chaque évènement.

Lorsque vous êtes seule, conversez-vous avec votre conscience ?

Non, j'ai des états d'âme, des humeurs, des moments d'angoisse, d'euphorie, et des moments où il ne se passe rien. Ce sont les plus intéressants. Car quand j'accepte qu'il ne se passe rien, c'est toujours là qu'après surgit quelquechose de nouveau. Pour jouer avec des partenaires, il faut faire silence à l'intérieur, par la profusion d'informations, par le bruit. Voilà pourquoi j'aime jouer cette conscience qui est un rôle d'observation, de silence... Pour une fois, je n'ai pas à penser à mon corps, à l'apparence.

Vous avez connu la célébrité à 6 ans avec "Jeux interdits", ça vous a donné des ailes ou des semelles de plomb ?

Longtemps je me suis sentie oppressée par la célébrité. J'avais peur du public, des gens qui m'arrêtaient dans la rue. J'avais le sentiment que, quelque part, je n'avais jamais eu le droit de vivre en tant que Brigitte. J'avais toujours vécu en tant que Brigitte Fossey. C'était particulièrement difficile quand j'étais au bras de mon mari ou quand je tenais ma fille par la main. Aujourd'hui, je suis en paix avec ça, les gens me saluent mais ne viennent pas me déranger. Maintenant, j'aime le public, je n'en ai plus peur. Un acteur doit tout donner à son métier, mais il faut avoir quelque chose à donner. Et ce quelque chose vient de sa vie privée. Mon professeur d'art dramatique disait qu'un acteur est comme un iceberg, sauf qu'il est brûlant. Sa partie visible, c'est le travail, et puis il y a les sept huitièmes qu'on ne voit pas. Si l'acteur les montre, ça les dévitalise comme une dent qu'on dépulpe. L'acte théâtral est un mystère qui se partage avec toute l'équipe, y compris les machinistes. On participe tous au voyage, on prend la mer. D'ailleurs, les premiers machinistes étaient des marins...

Les tournées vous obligent à être toujours sur la route. Vous aimez cette vie nomade ?

Je suis une itinérante. Je ne possède ni maison de campagne ni maison de vacances. Je n'ai pas la notion de carrière. Ma vie est un voyage, une "itin...errance" avec des étapes. Il y a des moments où j'ai plus ou moins de vivacité pour saisir les chances qui se présentent.

Si ce soir en rentrant chez vous, un homme vous attend et vous dit : "Voilà, je suis votre conscience", que croyez-vous qu'il va vous dire ?

Quelle horreur ! A mon avis, il va vous ressembler ! [Rires]. Il va me demander pourquoi j'ai fait telles choses et pas telles autres. Je déteste ça ! Je déteste le passé, la nostalgie. J'aime regarder en avant et suivre mon instinct. Alors je lui dirai : "Lâche-moi les baskets !"

Interview de Alain Spira


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