Le Point : Quarante ans de
carrière, c'est rare ; il y a seulement quatre ou cinq
chanteurs par génération qui arrivent à tenir sur cette
distance. Quel est le secret pour durer ? Faut-il suivre des
modes ?
Michel Sardou : Je ne pense pas
qu'il faille suivre les modes. Je ne me suis jamais posé la
question. Chaque fois que j'ai fait un disque, pour moi,
c'était le dernier ! J'avais tendance à croire que tout
allait, ensuite, s'arrêter. Pour durer, il ne faut pas se
contenter de faire des disques, il faut aussi se produire
sur scène. C'est la scène qui permet de durer, j'en suis
maintenant persuadé. Donner un spectacle fidélise le public.
C'est la présence physique, le jeu d'acteur du chanteur qui
est important.
De cette façon, selon les sondages,
vous êtes devenu, à un moment donné, l'un des Français les
plus populaires, avec Zidane.
Je ne sais pas sur quoi reposent ces
sondages. Évidemment, ça fait toujours plaisir d'apprendre
qu'on est apprécié à l'échelle de la France. Mais j'ai
l'orgueil de croire que ce sont plutôt mes chansons qui sont
populaires. Car mon principe, quand j'écris une chanson,
c'est justement de faire en sorte que les gens s'y
retrouvent, puissent mettre ce qu'ils veulent dedans. Pas
forcément ce que j'ai écrit ou ce que j'ai voulu dire, moi.
Chaque chanson raconte une petite
histoire, un vécu, comme un petit article ?
Exact. La presse, je ne vais pas vous
l'apprendre, c'est la science des titres. Pour moi, c'est
aussi une source d'inspiration. Souvent je pique mes idées
dans les titres des journaux ou des magazines. Par exemple,
à partir d'un titre du Monde, « Le Paraguay n'est plus ce
qu'il était », j'ai fait une chanson un peu drôle en
ajoutant « moi non plus ». Mais une chanson doit
rester ouverte. Les gens doivent pouvoir la confondre avec
leur propre histoire. Je ne sais pas combien d'enfants j'ai
faits sur « La maladie d'amour », sûrement un sacré
paquet... (rire.)
A écouter vos nouveaux titres, on a
l'impression d'une plus grande implication personnelle sur
le temps qui passe, qui s'accélère...
On me fait souvent cette remarque,
mais pas du tout. « Je ne suis plus un homme pressé »
n'a rien d'autobiographique ; ce titre est une histoire
inventée à 90 %. « L'homme pressé » est un clin
d'oeil à ce que j'ai fait il y a des années : j'écrivais
très vite, je produisais six ou sept chansons par jour !
Parfois avec maladresse, parce qu'on ne réussit pas tous les
coups à ce rythme-là. Ça coulait comme un fleuve et je dois
avouer avoir, parfois, fait des choses un peu hâtives. Ce
qui m'a valu une réputation de type « qui cogne ». C'est
pour cette raison que j'ai voulu faire cette chanson, qui
veut dire « rassurez-vous, aujourd'hui je ne suis plus un
homme pressé. Je ne suis pas là pour mettre la pagaille ».
Quelle est la chanson de vous que
vous préférez ?
Franchement, je n'en sais rien. Je
dirais que ce que j'ai aimé faire, ce sont les sujets
difficiles. Non, ce ne sont pas forcément les tubes comme
« Ne m'appelez plus jamais "France"» ou « Les lacs de
Connemara » que j'ai le plus aimés. Ce sont plutôt ces
chansons de scène, des chansons plus intérieures aux albums,
plus discrètes, mais qui en sont l'âme. Par exemple « La
vieille », « Les vieux mariés ».
« Ne m'appelez plus jamais
"France" » est tout de même un beau succès ?
Quand j'ai écrit cette chanson, tout
le monde l'avait oublié, le « France ». Il y avait deux ans
qu'il avait été vendu. Et Pierre Delanoë me laisse sur mon
oreiller cette phrase en guise d'incitation : « je suis
le "France", pas la France, démerde-toi. » Je me mets au
piano et je commence mon texte (j'écris toujours les textes
avec un fond musical). Je me mets à la place du bateau et le
fais parler à la première personne. D'un seul coup, le «
France » devient humain, il a une âme, il dit : « je
tourne le cul à Saint-Nazaire ».... Réveillant des
fantasmes enfouis, la chanson, à ma grande surprise, a fait
un tabac, provoquant une émeute à Saint-Nazaire ! La CGT est
venue en délégation pour me serrer la pogne... A moi Michel
Sardou (rire), le fasciste proaméricain qui avait
défendu les Américains au Vietnam. J'étais la bête noire de
ces années 70-80, une époque très manichéenne. Tout le monde
me tombait dessus. Mais ma chanson sur le « France » en a
désarçonné plus d'un. Car tout le monde était d'accord avec
cette chanson.
Dans « La dernière danse »,
vous abordez une fois encore la question de la mort.
Vieillir vous fait peur ?
Pas du tout. Je me trouve et me sens
bien mieux maintenant, alors que je vais avoir 60 ans. Mais
c'est la dernière fois que je dis mon âge. J'ai dit que je
ne fêterais plus mon anniversaire à partir de 60 ans.
J'aurai 60 ans jusqu'au bout ! J'ai lu une phrase formidable
dans les Carnets intimes de Jules Michelet où il écrit :
« la naissance et la mort sont deux accouchements. »
Vous ne vous entretenez pas
particulièrement ?
Je fais de la gym et je fume deux
paquets par jour. J'ai juré à ma femme d'arrêter la
cigarette, mais c'est très bon pour la voix...
Justement, depuis quand est apparu
ce petit vibrato à la Pavarotti dans votre voix ?
C'est venu il y a une dizaine
d'années, avec l'âge, je ne sais pas comment. Je le cultive
car ça fonctionne bien. Mais sans trop en faire non plus :
il ne faut pas que ça devienne une vibration perpétuelle.
Avant, je le travaillais, maintenant, je l'ai. C'est
peut-être la cigarette.
Avant d'entrer sur scène, vous
sacrifiez toujours au rituel de la cigarette et du whisky ?
Oui, toujours un petit fond de whisky
et un petit clope pour bien chauffer la machine.
Il y a une chanson dont tout le
monde va parler, c'est « Allons danser ». Comment
c'est venu ? Car on a l'impression que c'est une sorte de
manifeste politique, sans qu'on puisse la classer à droite
ou à gauche, mais ce que vous dites est terrible pour la
France.
J'ai fait une liste non exhaustive de
problèmes irrésolus et qui, sauf intervention divine, le
resteront. Quel que soit le candidat qui l'emportera lors de
la présidentielle. Non, ce n'est pas terrible pour la
France. Je ne suis pas du tout pessimiste. On s'en est
toujours sorti depuis douze cents ans ; je ne vois pas
pourquoi ça s'arrêterait d'un seul coup. Mais cette chanson,
« Allons danser », c'est ce que j'entends. C'est le
discours des partis, le morceau de pipeau qu'ils nous jouent
avant cette espèce de bagarre qu'ils s'apprêtent à livrer.
Les gens, eux, ont envie d'avoir une réponse à leurs
problèmes. Pas de savoir si Ségolène est la future Jeanne
d'Arc ou Sarkozy le nouveau de Gaulle... Les discours, pour
l'heure, ne m'intéressent pas. Je les écoute, puis je dis
« allons danser, c'est du pipeau ». Le vrai combat aura
lieu après, lorsque les candidats seront désignés. Et là, ce
que j'aimerais, c'est que chacun annonce ce qu'il pourra et
ne pourra pas faire en cinq ans. Le citoyen, dans le secret
de l'isoloir, pourra alors choisir en connaissance de cause.
Il y a quelque chose qui vous agace
tout particulièrement, ce sont les droits acquis...
Un jour ou l'autre, inévitablement, il
va falloir en finir avec les droits acquis. Les avantages
des uns, ceux des autres, il va falloir rebattre les cartes,
c'est obligatoire. La retraite à 60 ans, Bernard Kouchner -
qui n'est pas un ami, mais que je respecte - l'a dit : «
il ne faut pas se leurrer, la retraite, il va falloir la
reculer de huit ans. » Voilà la vérité. Lui, Kouchner,
il ne se présente pas, il est donc - comme moi - libre de
ses paroles. Les autres racontent des mensonges. Notre
génération aura peut-être encore droit à la sienne, de
retraite, mais nos enfants en feront les frais ! C'est
pratiquement acté. Même chose pour les 35 heures, dont il
faudra régler la note, ou la carte scolaire. Donc je dis :
qu'on arrête de nous jouer du pipeau à propos de ces
cataclysmes programmés. Qu'on nous dise la vérité ! «
Allons danser » est une manière de passer à la trappe
les beaux discours qui nous font perdre notre temps.
Dites-nous, entre Nicolas Sarkozy
et Ségolène Royal, vous n'avez pas choisi ?
Non... Sarko est mon ami, certes, mais
on n'est pas en train d'organiser un dîner ou une partie de
poker, on élit un président. Nicolas, je le sais, est un
honnête homme qui a des tas de qualités ; Ségolène Royal
certainement aussi, mais je ne la connais pas. Sarkozy, je
le connais, on peut compter sur lui. Ce que je crains, ce
sont ses amis du parti. En France, celui qui gagne doit
renvoyer l'ascenseur au parti, faire des compromis avec les
amis. Or pour réformer il faudrait au contraire faire plier
ces amis-là. Sarko est courageux. Il va peut-être y arriver.
Vous avez aussi connu
personnellement François Mitterrand ?
J'aimais beaucoup Mitterrand. On était
assez amis. C'est curieux, mais il aimait bien mes chansons,
et je le trouvais intéressant. Nous n'étions pas amis
intimes, mais j'ai eu l'occasion de déjeuner plusieurs fois
avec lui, on parlait de tout. Il était incollable, les
chansons, les bouquins, les films, les pièces, il avait tout
vu... On avait le projet, ensemble, de monter « Les
misérables » à la Bastille ; il voulait transformer la
place de la Bastille comme elle était à l'époque de Victor
Hugo : avec les fiacres, etc. Il adorait le spectacle,
c'était un homme de spectacle. On ne parlait que de cela.
Comme il savait que j'aimais les histoires, il m'avait
montré l'endroit où Napoléon avait signé son abdication, à
l'Elysée.
Que reste-t-il aujourd'hui de votre
fascination pour l'Amérique ? Celle de la génération yé-yé ?
On était tous pro-américains. On
entrait dans un film quand on allait en Amérique. La
première fois, j'avais vraiment l'impression d'être au
cinéma, j'étais dans le film. J'y ai vécu quelques années,
j'ai une maison là-bas, où j'allais comme dans une maison de
vacances ; et puis je me suis... pas lassé, car on ne se
lasse pas de l'Amérique... Mais au bout d'un moment je ne me
suis pas intégré à la vie américaine. J'ai eu du mal. Tout
là-bas est basé sur le « combien tu vaux ? » On ne
vous demande pas comment vous allez, mais combien vous
valez. C'est ce côté marche ou crève du libéralisme
américain que j'ai refusé. Ceux qui crèvent sont de plus en
plus nombreux sur le bas-côté. Un jour, ils arriveront
par-derrière, pas pour une révolte, pour une révolution.
« Les yeux de mon père » est
une chanson émouvante. L'avez-vous écrite en pensant à votre
père ?
Oui... Toute ma jeunesse j'ai eu très
peu de contacts avec mon père, non pas parce qu'on ne
s'entendait pas, mais parce qu'on était pudiques tous les
deux. Beaucoup d'hommes ont dû connaître la même chose. On
se parlait assez peu quand j'étais enfant. On a commencé à
se parler quand j'ai fait le même métier que lui, artiste. A
ce moment, on avait des choses à se dire. Malheureusement,
mon père est parti à 64 ans. Je n'ai jamais su vraiment ce
qu'il pensait de ma manière d'exercer ce métier ; il m'a vu
une fois ou deux sur scène, à mes débuts. Il n'a pas pu voir
mon évolution. C'était un homme très doux et tête en l'air.
Il n'était pas de ce monde, il planait. Je pense souvent à
lui. « Les yeux de mon père » n'est pas une chanson
triste. Mais il avait un côté un peu « perdu », une façon de
se déplacer dans les rues, on avait l'impression qu'il ne
savait pas trop où il était. J'ai hérité de lui ce côté
flottant.
Sur l'argent, on dit que vous êtes
un gros contribuable, vous confirmez ?
Pour le fisc, dans ma catégorie, je
dois me trouver dans le peloton de tête du palmarès. Mais
payer des impôts, ce n'est pas grave. Si on veut que l'État
fonctionne, il faut bien qu'il encaisse des revenus. Des
impôts, j'en paie, certes. Trop ? Non, mais le système
français est surtout trop compliqué. Il faut s'entourer d'un
conseiller fiscal et d'un comptable. Si je compte tout, je
reverse grosso modo 65 à 70 % de ce que je gagne. Sept jours
sur dix, je travaille pour l'État. Mais je ne vais pas
pleurer, il y a des gens plus malheureux que moi. Et je ne
suis pas du genre à me tirer en Suisse ou ailleurs, à
quitter mon pays pour du fric. Je pense aussi qu'il serait
irrespectueux vis-à-vis du public de dire « salut, je
ramasse l'oseille et je me casse ».
Vous qui avez toujours été comme
ça, ronchon, flottant, aujourd'hui vous avez l'air
heureux...
Je suis heureux. Pas ronchon. Mais on
vit un stress permanent. J'ai la trouille de sortir mon
disque dans quelques jours, je me demande comment il va être
accepté, comment ça va marcher. J'ai 60 piges, je suis
toujours très inquiet. J'en suis à quinze ou vingt cafés par
jour plus deux paquets de cigarettes et des pilules pour
dormir. Je tiens cette inquiétude de mon père. Daniel
Auteuil est de la même trempe. S'il n'a pas six films
d'affilée en route, il est mort d'inquiétude. C'est normal,
on est du Midi tous les deux !
Vous vous sentez toujours du Midi ?
Moi, je suis né à Paris, mais ma
famille vient de Marseille. Je suis toujours très heureux de
retourner dans le Midi. J'aimerais bien m'installer là-bas.
A Marseille, justement, qui est devenue une ville
formidable, d'un dynamisme fou. Goldman y habite et y est
très heureux. Mes musiciens et compositeurs y sont déjà. Je
ne suis pas à l'aise à Paris, je n'aime pas Paris.
J'aimerais bien vivre à Marseille.
En avez-vous parlé à votre épouse,
Anne-Marie ?
Pas encore ! Mais elle va l'apprendre
grâce à votre journal (grand éclat de rire final)
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Quelques extraits de ses nouvelles chansons |
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Beethoven
(Michel Sardou,
Didier Barbelivien, Domaine Public)
Le monde est
sourd
Comme Beethoven
Sourd à
l'amour
Hurlant sa
haine
Hymne à la
joie
Et requiem
Chacun pour
soi
Et dieu quand
même
Concorde
(Jean-Jacques
Marnier, Daran)
La vie, la
vitesse
Tout concorde
L'homme
et sa
détresse
Tout concorde
Et la boîte
noire
De notre
mémoire
Tout concorde
Allons danser
(Michel Sardou,
Jacques Veneruso)
Parlons enfin
des droits
acquis
Alors que
tout,
tout passe
ici-bas.
Il faudra
bien
qu'on en
oublie
Sous peine de
n'plus jamais
avoir de
droits.
L'évangile selon
Robert
(Michel Sardou,
J. Kapler)
Le temps passe,
on oublie
Et on ne
reconnaît rien
Ça va de la
blonde de sa vie
A celle de
c'matin |
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Prochain
défi : Le Zénith |
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La sortie du double album de Michel Sardou intitulé
« Hors format » donnera lieu à une tournée
dans toute la France, du 18 avril au 15 décembre
2007. Dans le cadre de cette tournée, le chanteur
sera pour la première fois sur la scène du Zénith de
Paris du 25 avril au 6 mai 2007.
Exceptionnel aussi,
le clip qu'a accepté de réaliser Olivier Marchal, le
réalisateur de « 36, quai des orfèvres », sur
la musique de la chanson « Beethoven », qui
retrace les affres du monde moderne. Atmosphère
glauque garantie. |