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"La
France a la fièvre. Nul n'en meurt, mais tout le monde ou
presque en est atteint. Car il est difficile d'échapper à
cette maladie qui "court dans le coeur des enfants de 7 à 77
ans", envahit les ondes, les bals, les discothèques, pénètre
dans tous les foyers, s'installe à tous les coins de rue,
vole sur toutes les lèvres." Ainsi commence dans Le
Point du 6 août 1973 le témoignage de Robert Mallat sur
l'"épidémie des vacances" qui a pour nom La
Maladie d'amour. Dix semaines en tête du hit-parade de
RTL, un record depuis l'instauration de ce classement le 3
juillet 1971 ; 800 000 disques vendus depuis la mise sur le
marché, le 1er juin 1973, de la chanson que Michel Sardou a
cosignée avec Yves Dessca pour les paroles et Jacques Revaux
pour la musique.
Un triomphe que le journaliste du
Point attribue à "la parfaite intuition de chansons
qui viennent bercer le sentimentalisme français, éveiller des
souvenirs communs, flatter les petits chauvinismes dont se pare
une conscience nationale". Claude Sarraute n'avait pas dit
autre chose dans Le Monde du 6 novembre 1971, pour saluer
le premier passage de Michel Sardou en vedette à part entière à
l'Olympia, à Paris. "C'est vous, c'est moi, c'est lui, c'est
M. Tout-le-Monde, tel que le définissent, jour après jour, les
sondages d'expression." Avant d'en faire le défenseur d'une
chanson bien de chez nous au "goût de terroir ou plutôt au
goût de trottoir, un goût de "samedi soir après l'turbin" et de
"dimanche matin après l'amour"".
Beaucoup plus évasive que
l'affiche choisie par Michel Sardou pour son récital de janvier
1973 à l'Olympia (qui le représentait yeux bandés comme un
condamné face au peloton d'exécution), l'imagerie de La
Maladie d'amour illustre un type de chansons, où, toujours
selon Robert Mallat, "l'on cultive des parterres de fleurs
bleues en ne piétinant la bienséance qu'avec délicatesse".
Fleur bleue, Michel Sardou sait
aussi l'être avec ironie quand il le faut, ainsi qu'en témoigne
un entretien avec Léon Zitrone publié par Jours de France
le 21 janvier 1974. A la cruciale question de savoir quelle
chanson il entonnerait pour Marie-Antoinette s'il la rencontrait
dans les bois de Saint-Cucufa (près de Versailles), où il a élu
domicile, l'auteur de Mourir de plaisir répond : La
Maladie d'amour. Et s'il se retrouvait en tête-à-tête avec
l'impératrice Joséphine de Beauharnais ? Encore La Maladie
d'amour.
Grand connaisseur de la vie
privée des stars, Léon Zitrone n'a sans doute pas titillé Sardou
par hasard sur le terrain de la dualité amoureuse, sachant que,
un an plus tôt, le chanteur avait reconnu dans le magazine
Elle que son coeur balançait entre deux femmes (qui allaient
chacune lui donner un enfant à quelques semaines d'intervalle).
"La fidélité, c'est comme la chasteté ; impossible : elles me
prennent comme je suis, un ivrogne agressif plutôt qu'un
romanesque." Quel contraste entre le cynisme de ces
déclarations et l'oecuménisme à l'eau de rose de La Maladie
d'amour !
Mais Michel Sardou a souvent dit
qu'il se comportait en acteur et que les idées véhiculées par
ses chansons n'étaient pas forcément les siennes. Cette mise au
point, récurrente après des chansons "engagées" telles Les
Ricains (témoignage de gratitude aux Américains sans
lesquels "Vous seriez tous en Germany") ou Le France
(plaidoyer en faveur du célèbre paquebot négligé par la nation
qui lui a donné son nom), s'impose encore plus en 1977 après les
violentes réprobations déclenchées par Je suis pour.
Réagissant au meurtre du petit
Philippe Bertrand par Patrick Henry, Michel Sardou se présente
dans cette chanson en père décidé à se faire justice lui-même au
moment où le pays débat de l'abolition de la peine de mort. Le
chanteur, contraint d'entrer en scène sous la protection des
CRS, crie au malentendu dans Le Matin du 17 mai 1977.
"Lorsque l'on interprète comme moi, quinze, dix-huit chansons
sur scène chaque soir, on n'est pas forcément sincère, on joue
des personnages. (...) Alors certains viennent me chercher des
idées que je n'ai pas eues."
Apparue entre deux salves de
critiques anti-Sardou, celle sans étiquette de la fin des
années 1960 (Les Ricains gênait autant la droite que la
gauche) et celle avec croix gammées accolées au nom du
chanteur du milieu des années 1970 (Le temps des colonies
est considéré comme aussi réactionnaire que Je suis pour),
La Maladie d'amour fait l'unanimité. Pourtant, le
Mouvement de libération des femmes (MLF, qui s'élèvera en 1974
contre le sexisme des Vieux mariés et l'appel au viol des
Villes de solitude) aurait pu s'émouvoir d'une inégalité
de traitement qui "fait chanter les hommes" et "fait
pleurer les femmes".
De même, six ans après Les
Risques du métier, film d'André Cayatte dans lequel un
instituteur est accusé à tort d'attouchements sexuels par une de
ses élèves, la censure aurait pu froncer les sourcils devant
l'évocation de l'écolière saisie "par le charme innocent d'un
professeur d'anglais". Mais la pédophilie n'était pas encore
un problème de société. Et, à l'instar des lecteurs de Spirou,
les jeunes de 7 à 77 ans vivaient l'amour dans l'insouciance
d'avant les années sida. Michel Sardou pouvait donc sans danger
filer la métaphore d'une maladie lui permettant de décrocher le
pompon de la France pompidolienne.
Pierre Gervasoni |