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La maladie d'amour

Le Monde : Samedi 23 juillet 2005.

Michel Sardou, La maladie d'amour
"La France a la fièvre. Nul n'en meurt, mais tout le monde ­ ou presque ­ en est atteint. Car il est difficile d'échapper à cette maladie qui "court dans le coeur des enfants de 7 à 77 ans", envahit les ondes, les bals, les discothèques, pénètre dans tous les foyers, s'installe à tous les coins de rue, vole sur toutes les lèvres."
Ainsi commence dans Le Point du 6 août 1973 le témoignage de Robert Mallat sur l'"épidémie des vacances" qui a pour nom La Maladie d'amour. Dix semaines en tête du hit-parade de RTL, un record depuis l'instauration de ce classement le 3 juillet 1971 ; 800 000 disques vendus depuis la mise sur le marché, le 1er juin 1973, de la chanson que Michel Sardou a cosignée avec Yves Dessca pour les paroles et Jacques Revaux pour la musique.

Un triomphe que le journaliste du Point attribue à "la parfaite intuition de chansons qui viennent bercer le sentimentalisme français, éveiller des souvenirs communs, flatter les petits chauvinismes dont se pare une conscience nationale". Claude Sarraute n'avait pas dit autre chose dans Le Monde du 6 novembre 1971, pour saluer le premier passage de Michel Sardou en vedette à part entière à l'Olympia, à Paris. "C'est vous, c'est moi, c'est lui, c'est M. Tout-le-Monde, tel que le définissent, jour après jour, les sondages d'expression." Avant d'en faire le défenseur d'une chanson bien de chez nous au "goût de terroir ou plutôt au goût de trottoir, un goût de "samedi soir après l'turbin" et de "dimanche matin après l'amour"".

Beaucoup plus évasive que l'affiche choisie par Michel Sardou pour son récital de janvier 1973 à l'Olympia (qui le représentait yeux bandés comme un condamné face au peloton d'exécution), l'imagerie de La Maladie d'amour illustre un type de chansons, où, toujours selon Robert Mallat, "l'on cultive des parterres de fleurs bleues en ne piétinant la bienséance qu'avec délicatesse".

Fleur bleue, Michel Sardou sait aussi l'être avec ironie quand il le faut, ainsi qu'en témoigne un entretien avec Léon Zitrone publié par Jours de France le 21 janvier 1974. A la cruciale question de savoir quelle chanson il entonnerait pour Marie-Antoinette s'il la rencontrait dans les bois de Saint-Cucufa (près de Versailles), où il a élu domicile, l'auteur de Mourir de plaisir répond : La Maladie d'amour. Et s'il se retrouvait en tête-à-tête avec l'impératrice Joséphine de Beauharnais ? Encore La Maladie d'amour.

Grand connaisseur de la vie privée des stars, Léon Zitrone n'a sans doute pas titillé Sardou par hasard sur le terrain de la dualité amoureuse, sachant que, un an plus tôt, le chanteur avait reconnu dans le magazine Elle que son coeur balançait entre deux femmes (qui allaient chacune lui donner un enfant à quelques semaines d'intervalle). "La fidélité, c'est comme la chasteté ; impossible : elles me prennent comme je suis, un ivrogne agressif plutôt qu'un romanesque." Quel contraste entre le cynisme de ces déclarations et l'oecuménisme à l'eau de rose de La Maladie d'amour !

Mais Michel Sardou a souvent dit qu'il se comportait en acteur et que les idées véhiculées par ses chansons n'étaient pas forcément les siennes. Cette mise au point, récurrente après des chansons "engagées" telles Les Ricains (témoignage de gratitude aux Américains sans lesquels "Vous seriez tous en Germany") ou Le France (plaidoyer en faveur du célèbre paquebot négligé par la nation qui lui a donné son nom), s'impose encore plus en 1977 après les violentes réprobations déclenchées par Je suis pour.

Réagissant au meurtre du petit Philippe Bertrand par Patrick Henry, Michel Sardou se présente dans cette chanson en père décidé à se faire justice lui-même au moment où le pays débat de l'abolition de la peine de mort. Le chanteur, contraint d'entrer en scène sous la protection des CRS, crie au malentendu dans Le Matin du 17 mai 1977. "Lorsque l'on interprète comme moi, quinze, dix-huit chansons sur scène chaque soir, on n'est pas forcément sincère, on joue des personnages. (...) Alors certains viennent me chercher des idées que je n'ai pas eues."

Apparue entre deux salves de critiques anti-Sardou, celle ­ sans étiquette ­ de la fin des années 1960 (Les Ricains gênait autant la droite que la gauche) et celle ­ avec croix gammées accolées au nom du chanteur ­ du milieu des années 1970 (Le temps des colonies est considéré comme aussi réactionnaire que Je suis pour), La Maladie d'amour fait l'unanimité. Pourtant, le Mouvement de libération des femmes (MLF, qui s'élèvera en 1974 contre le sexisme des Vieux mariés et l'appel au viol des Villes de solitude) aurait pu s'émouvoir d'une inégalité de traitement qui "fait chanter les hommes" et "fait pleurer les femmes".

De même, six ans après Les Risques du métier, film d'André Cayatte dans lequel un instituteur est accusé à tort d'attouchements sexuels par une de ses élèves, la censure aurait pu froncer les sourcils devant l'évocation de l'écolière saisie "par le charme innocent d'un professeur d'anglais". Mais la pédophilie n'était pas encore un problème de société. Et, à l'instar des lecteurs de Spirou, les jeunes de 7 à 77 ans vivaient l'amour dans l'insouciance d'avant les années sida. Michel Sardou pouvait donc sans danger filer la métaphore d'une maladie lui permettant de décrocher le pompon de la France pompidolienne.

Pierre Gervasoni


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