Le Figaro a choisi de donner la
parole aux artistes sur les problèmes que traverse
actuellement l'industrie mondiale du disque. Michel Sardou,
l'un des interprètes français les plus populaires, inaugure
cette série. Sa carrière a été couronnée de succès et
certains de ces titres, comme Le Connemara ou La Maladie
d'amour, sont devenus des hymnes. Aujourd'hui, Michel Sardou
veut reprendre sa liberté. A sa maison de disque, Tréma, il
a récemment soumis sa démission. Elle lui a été refusée
pour des raisons contractuelles. L'affaire sera prochainement
jugée aux prud'hommes. Mais l'artiste entend aller jusqu'au
bout de sa démarche. En attendant, il a monté sa propre
structure, baptisée Ocelot, pour travailler à son prochain
album. Ce dernier devrait voir le jour avec un «single»
début 2004 et une tournée est prévue en fin d'année.
Michel Sardou se réserve le choix de la maison de disques
avec laquelle il signera. Pour lui, le marché de la musique
s'avère de plus en plus fermé d'autant que les médias
tendent à imposer un formatage. Aussi la copie privée
devient-elle un moyen de faire circuler la musique en dehors
du système.
LE FIGARO. – Comment
interprétez-vous la baisse des ventes de disque ?
Michel SARDOU. – Il faut d'abord souligner que la France
fait partie des pays qui résistent le mieux au phénomène.
Cela prouve qu'il y a encore une certaine vitalité de la
chanson française. L'Allemagne, par exemple, ne produit et
n'exporte plus d'artistes. Elle a été complètement balayée
par la musique anglo-saxonne.
Mais, attention, les ventes
françaises ne sont pas non plus exponentielles. L'édition
musicale est globalement en baisse depuis 1999. Or, avant de
s'en prendre au piratage, il faut se poser les bonnes
questions. Quelle nouvelle star la France a-t-elle lancée
depuis cette date ? Ne nous leurrons pas. Depuis Maurice
Chevalier, la chanson tricolore ne peut faire émerger, à
chaque génération, que cinq grands noms capables de dominer
le marché.
La France peut difficilement en
pousser plus. Et ce sera d'autant moins possible à l'avenir
que la tendance est à l'uniformisation de la musique en
fonction des recettes à succès. Cela s'appelle des
«formats». Prenez le rap, par exemple. Il n'est pas dans
notre culture, mais nous l'avons transposé tous azimuts. Aux
États-Unis, le rap a engendré de grands artistes qui ont
marqué leur temps. En France, il restera, au mieux, deux
groupes suffisamment solides pour s'imposer. Les autres se
sont noyés dans la masse sans pouvoir tirer le marché. Ils
ont été des feux de paille, éteints aussi vite qu'ils ont
été allumés. Or, le problème ne vient pas seulement de la
production où, c'est certain, nul n'ose plus prendre le
contre-pied. La diffusion, également, pousse à
l'uniformisation. C'est de plus en plus difficile de se faire
entendre.
Les médias, dont l'offre s'est pourtant multipliée et
thématisée, n'offriraient donc pas le relais nécessaire à
la pluralité musicale ?
Plus il y a de radios et plus elles doivent se différencier.
Aussi sont-elles les championnes du formatage musical. Leur
positionnement marketing s'est érigé en diktat et le monde
de la chanson doit se morceler pour entrer dans des cases
toutes faites. De cela, tous les artistes ne peuvent que souffrir.
Les grands comme les petits, les jeunes comme les vieux. Mais
le problème ne vient pas seulement de la radio. En France, il
n'y a pas de presse musicale de référence, je veux dire de
journaux populaires à grand tirage consacrés au spectacle
comme le Variety américain. Cela nous manque. Car le
formatage des radios, on le retrouve dans une presse musicale
trop thématisée.
Du coup, on ne propose jamais
de vision globale de la production musicale française. Cela
revient à une absence généralisée de culture sur le sujet.
Les programmateurs radio ne semblent pas avoir de mémoire et
se servent de la musique comme si elle n'avait pas de passé.
Et pas d'avenir, non plus. La programmation se fait à court
terme, selon les effets de mode. Or, pour donner naissance à
un artiste d'envergure, il faut du temps.
Qu'en est-il alors de la télévision dont vous avez beaucoup
fréquenté les plateaux ?
La télévision ne fait plus le pont avec notre travail
d'artiste. Les grandes émissions de variété ont disparu du
petit écran. Avant, c'était les artistes qui faisaient
l'émission. Tout a changé du jour où il y a eu les
présentateurs : les artistes viennent vendre leur soupe
devant un micro qu'on leur tend. La musique est passée au
second plan. Les chanteurs sont là pour endosser un
personnage médiatique supposé donner son avis sur tout. Le
talk-show a remplacé le divertissement. Aujourd'hui, donc,
une promo TV ne se fait vraiment qu'avec l'achat d'espace
publicitaire. Il faut donc beaucoup de moyens pour y parvenir.
Et c'est ce qui rend la TV particulièrement discriminante
pour les artistes qui ont besoin de se faire connaître.
Alors à qui faut-il imputer cette stérilisation du marché ?
Aux médias ou aux majors ?
J'ai vu le système se pourrir. Il n'y a pas d'accusé dans le
box. Le contexte actuel fait que les majors n'ont plus le
choix. Elles ont des comptes à rendre et subissent de lourdes
pressions financières. Elles aussi sont prises en tenaille
entre un désir de création, la demande du public et
l'exigence de rentabilité qui s'impose à elles.
L'industrie musicale, et j'y
inclus les artistes, traverse une période terrible. Nous
sommes tous coincés dans un couloir et celui-ci semble se
rétrécir. Les cases, les barrières, les chicanes se sont
multipliées.
Alors, nul n'y échapperait ?
Non, au contraire, quand une chanson est bonne, elle se vend.
C'est indéniable. Lancements marketing et média, ou pas. Le
miracle est intact. Les bons titres s'imposent au public,
comme le bouche-à-oreille fait le succès de certains films.
C'est comme s'il y avait un
retour en force de la critique spontanée. Une autre façon,
plus saine, de faire connaître son disque. Et là, le
piratage Internet a du bon. Écouter une chanson et la faire
passer à son entourage : cela a toujours fonctionné ainsi.
Or, mieux vaut préserver ce mécanisme que le combattre. Car
ces réseaux naturels permettent à la musique de vivre et de
circuler hors du formatage actuel.
Le piratage est pourtant accusé de tous les maux de
l'édition musicale...
Oui et à juste titre, lorsqu'il s'agit de «pompage»
industriel en ligne. Là est le scandale. Tout le monde s'y
est pris trop tard, mais des mesures lourdes s'imposent
désormais pour éradiquer ces pratiques et ces sites. Et il
ne s'agit pas d'y remédier en taxant les supports vierges ou
les disques durs. Pourquoi serait-ce le public qui paierait
encore une fois ? Le disque est déjà hors de prix et les
taxes sur le spectacle alourdissent le coût des billets.
Financer la consommation musicale de toute une famille devient
très difficile à assumer pour beaucoup de gens.
Que pensez-vous, alors, du débat sur la TVA du disque ?
La baisse de la TVA s'impose, évidemment. Le disque devrait
être un bien de consommation courante et non un produit de
luxe. Cela dit, l'industrie du disque a peut-être tué la
poule aux oeufs d'or. Il est vrai que le CD a perdu de son
attractivité, ce qui justifie d'autant moins son prix. Dans
ma carrière, j'ai hurlé dix fois contre les éditions aux
rabais : quelques titres dans une pochette couleur.
Comment les artistes peuvent-ils remédier à cette situation
?
En fait, la crise du disque va nous obliger, tous, à nous
montrer beaucoup plus créatifs que ces dernières années. Il
faut trouver de nouveaux chemins, de nouveaux concepts. Pour
mon prochain album, je rêve de quelque chose de différent
dans lequel on pourrait intégrer toutes sortes d'éléments :
des impros en studio, des textes inédits, des paroles de
producteurs ou de musiciens, des interviews. Aujourd'hui, les
clips sont soumis au même formatage que les titres en radio.
Aussi ne disent-ils plus rien de ce que sont les artistes. En
outre, les médias ne font plus partager notre façon de
travailler au public. A nous, donc, de réinventer la manière
d'exprimer tout cela.
Propos recueillis par Sonia
Devillers
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