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Interview : "Le positionnement marketing s'est érigé en diktat"
La star de la variété française dénonce l'uniformisation avant d'accuser le piratage.

Le Figaro : Mercredi 13 août 2003.


Le Figaro a choisi de donner la parole aux artistes sur les problèmes que traverse actuellement l'industrie mondiale du disque. Michel Sardou, l'un des interprètes français les plus populaires, inaugure cette série. Sa carrière a été couronnée de succès et certains de ces titres, comme Le Connemara ou La Maladie d'amour, sont devenus des hymnes. Aujourd'hui, Michel Sardou veut reprendre sa liberté. A sa maison de disque, Tréma, il a récemment soumis sa démission. Elle lui a été refusée pour des raisons contractuelles. L'affaire sera prochainement jugée aux prud'hommes. Mais l'artiste entend aller jusqu'au bout de sa démarche. En attendant, il a monté sa propre structure, baptisée Ocelot, pour travailler à son prochain album. Ce dernier devrait voir le jour avec un «single» début 2004 et une tournée est prévue en fin d'année. Michel Sardou se réserve le choix de la maison de disques avec laquelle il signera. Pour lui, le marché de la musique s'avère de plus en plus fermé d'autant que les médias tendent à imposer un formatage. Aussi la copie privée devient-elle un moyen de faire circuler la musique en dehors du système.

 

LE FIGARO. – Comment interprétez-vous la baisse des ventes de disque ?

Michel SARDOU. – Il faut d'abord souligner que la France fait partie des pays qui résistent le mieux au phénomène. Cela prouve qu'il y a encore une certaine vitalité de la chanson française. L'Allemagne, par exemple, ne produit et n'exporte plus d'artistes. Elle a été complètement balayée par la musique anglo-saxonne.

Mais, attention, les ventes françaises ne sont pas non plus exponentielles. L'édition musicale est globalement en baisse depuis 1999. Or, avant de s'en prendre au piratage, il faut se poser les bonnes questions. Quelle nouvelle star la France a-t-elle lancée depuis cette date ? Ne nous leurrons pas. Depuis Maurice Chevalier, la chanson tricolore ne peut faire émerger, à chaque génération, que cinq grands noms capables de dominer le marché.

La France peut difficilement en pousser plus. Et ce sera d'autant moins possible à l'avenir que la tendance est à l'uniformisation de la musique en fonction des recettes à succès. Cela s'appelle des «formats». Prenez le rap, par exemple. Il n'est pas dans notre culture, mais nous l'avons transposé tous azimuts. Aux États-Unis, le rap a engendré de grands artistes qui ont marqué leur temps. En France, il restera, au mieux, deux groupes suffisamment solides pour s'imposer. Les autres se sont noyés dans la masse sans pouvoir tirer le marché. Ils ont été des feux de paille, éteints aussi vite qu'ils ont été allumés. Or, le problème ne vient pas seulement de la production où, c'est certain, nul n'ose plus prendre le contre-pied. La diffusion, également, pousse à l'uniformisation. C'est de plus en plus difficile de se faire entendre.


Les médias, dont l'offre s'est pourtant multipliée et thématisée, n'offriraient donc pas le relais nécessaire à la pluralité musicale ?


Plus il y a de radios et plus elles doivent se différencier. Aussi sont-elles les championnes du formatage musical. Leur positionnement marketing s'est érigé en diktat et le monde de la chanson doit se morceler pour entrer dans des cases toutes faites. De cela, tous les artistes ne peuvent que souffrir. Les grands comme les petits, les jeunes comme les vieux. Mais le problème ne vient pas seulement de la radio. En France, il n'y a pas de presse musicale de référence, je veux dire de journaux populaires à grand tirage consacrés au spectacle comme le Variety américain. Cela nous manque. Car le formatage des radios, on le retrouve dans une presse musicale trop thématisée.

Du coup, on ne propose jamais de vision globale de la production musicale française. Cela revient à une absence généralisée de culture sur le sujet. Les programmateurs radio ne semblent pas avoir de mémoire et se servent de la musique comme si elle n'avait pas de passé. Et pas d'avenir, non plus. La programmation se fait à court terme, selon les effets de mode. Or, pour donner naissance à un artiste d'envergure, il faut du temps.


Qu'en est-il alors de la télévision dont vous avez beaucoup fréquenté les plateaux ?


La télévision ne fait plus le pont avec notre travail d'artiste. Les grandes émissions de variété ont disparu du petit écran. Avant, c'était les artistes qui faisaient l'émission. Tout a changé du jour où il y a eu les présentateurs : les artistes viennent vendre leur soupe devant un micro qu'on leur tend. La musique est passée au second plan. Les chanteurs sont là pour endosser un personnage médiatique supposé donner son avis sur tout. Le talk-show a remplacé le divertissement. Aujourd'hui, donc, une promo TV ne se fait vraiment qu'avec l'achat d'espace publicitaire. Il faut donc beaucoup de moyens pour y parvenir. Et c'est ce qui rend la TV particulièrement discriminante pour les artistes qui ont besoin de se faire connaître.


Alors à qui faut-il imputer cette stérilisation du marché ? Aux médias ou aux majors ?


J'ai vu le système se pourrir. Il n'y a pas d'accusé dans le box. Le contexte actuel fait que les majors n'ont plus le choix. Elles ont des comptes à rendre et subissent de lourdes pressions financières. Elles aussi sont prises en tenaille entre un désir de création, la demande du public et l'exigence de rentabilité qui s'impose à elles.

L'industrie musicale, et j'y inclus les artistes, traverse une période terrible. Nous sommes tous coincés dans un couloir et celui-ci semble se rétrécir. Les cases, les barrières, les chicanes se sont multipliées.


Alors, nul n'y échapperait ?


Non, au contraire, quand une chanson est bonne, elle se vend. C'est indéniable. Lancements marketing et média, ou pas. Le miracle est intact. Les bons titres s'imposent au public, comme le bouche-à-oreille fait le succès de certains films.

C'est comme s'il y avait un retour en force de la critique spontanée. Une autre façon, plus saine, de faire connaître son disque. Et là, le piratage Internet a du bon. Écouter une chanson et la faire passer à son entourage : cela a toujours fonctionné ainsi. Or, mieux vaut préserver ce mécanisme que le combattre. Car ces réseaux naturels permettent à la musique de vivre et de circuler hors du formatage actuel.


Le piratage est pourtant accusé de tous les maux de l'édition musicale...


Oui et à juste titre, lorsqu'il s'agit de «pompage» industriel en ligne. Là est le scandale. Tout le monde s'y est pris trop tard, mais des mesures lourdes s'imposent désormais pour éradiquer ces pratiques et ces sites. Et il ne s'agit pas d'y remédier en taxant les supports vierges ou les disques durs. Pourquoi serait-ce le public qui paierait encore une fois ? Le disque est déjà hors de prix et les taxes sur le spectacle alourdissent le coût des billets. Financer la consommation musicale de toute une famille devient très difficile à assumer pour beaucoup de gens.


Que pensez-vous, alors, du débat sur la TVA du disque ?


La baisse de la TVA s'impose, évidemment. Le disque devrait être un bien de consommation courante et non un produit de luxe. Cela dit, l'industrie du disque a peut-être tué la poule aux oeufs d'or. Il est vrai que le CD a perdu de son attractivité, ce qui justifie d'autant moins son prix. Dans ma carrière, j'ai hurlé dix fois contre les éditions aux rabais : quelques titres dans une pochette couleur.


Comment les artistes peuvent-ils remédier à cette situation ?

En fait, la crise du disque va nous obliger, tous, à nous montrer beaucoup plus créatifs que ces dernières années. Il faut trouver de nouveaux chemins, de nouveaux concepts. Pour mon prochain album, je rêve de quelque chose de différent dans lequel on pourrait intégrer toutes sortes d'éléments : des impros en studio, des textes inédits, des paroles de producteurs ou de musiciens, des interviews. Aujourd'hui, les clips sont soumis au même formatage que les titres en radio. Aussi ne disent-ils plus rien de ce que sont les artistes. En outre, les médias ne font plus partager notre façon de travailler au public. A nous, donc, de réinventer la manière d'exprimer tout cela.

Propos recueillis par Sonia Devillers


Site du Figaro : http://www.lefigaro.fr