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Sardou : « Pas tout à fait le même »
Il vient de sortir «Du plaisir», nouveau disque qui annonce un retour sur scène à l'automne prochain.

Le Figaro : Lundi 10 mai 2004.

Michel Sardou
Michel Sardou : «Ne m'en demandez pas trop. Je souris à l'intérieur du livret et je souris sur l'affiche, j'ai même eu peur qu'on ne me reconnaisse pas.» (Photo Marc Enguerand.)

 

«Ça fait trente-cinq ans qu'on me pose la question. J'ai essayé de varier les réponses, d'inventer des trucs. Maintenant, je ne dis plus rien. Je ne suis pas en colère, je vais très bien.» On ne peut pas s'en empêcher : à chaque nouveau disque de Michel Sardou, on cherche le sourire, on essaie de deviner une rage, une lassitude, une sévérité dans le regard. Pour Français, en 2000, il souriait sur la pochette. Pour Du plaisir, son nouvel album, non : air rogue, bouche droite, moue vaguement agacée. «Ne m'en demandez pas trop. Je souris à l'intérieur du livret, et je souris sur l'affiche – un immense sourire, j'ai même eu peur qu'on ne me reconnaisse pas.»


Ça fait bien trente-cinq ans que ça dure : chaque nouveau disque de Michel Sardou le ramène sans souci de se révolutionner et imperturbablement populaire. Ici, il chante des soucis d'homme et la grandeur du destin, des histoires d'amour et un peu d'enfance mal guérie. Au générique, quelques-uns des puissants d'aujourd'hui, toutes générations confondues : Garou pour un duo et, pour l'écriture et la réalisation, Didier Barbelivien, les frères Seff, Jacques Vénuroso et J. Kapler – le pseudonyme de Robert Goldman, le prolifique et successful frère de Jean-Jacques. Il y a là quelques nouveaux, quelques fidèles, des choses très neuves et d'indécrottables fidélités.


Sardou a connu l'âge d'or des variétés françaises, lorsqu'on enregistrait deux albums et au moins un 45-tours par an. C'est de cette époque que date son statut de plus gros vendeur de l'histoire du disque en France – plus de quatre-vingts millions de phonogrammes depuis le premier single, Le Madras, fin 1965. Dans les années 70, il enregistre facilement vingt-cinq chansons par an. «Je me dis que parfois j'aurais pu mieux faire, si j'avais eu un mois de plus pour fouiller. Alors, quand je choisis dans les anciennes chansons, je remanie souvent les textes.»


On pourrait écrire de longues listes de ses tubes mais, curieusement, son nouveau disque (cinquante-sept ans, quelque part autour du trentième album) sonne peut-être plus actuel, musicalement, qu'il ne l'a jamais été. «Je le ressens aussi. Aujourd'hui c'est plus lâché, c'est plus libre, c'est plus cassé, moins rigoureux. Je ne peux pas vous donner d'explication.» A l'époque des Bals populaires, de La Maladie d'amour, de La Java de Broadway, il ne sonnait pas vraiment moderne. «Je ne me souviens pas pourquoi. C'était peut-être la production, l'entourage, la façon de travailler de l'époque – on était un peu frileux. J'avais une écriture assez traditionnelle au départ mais peut-être les gens qui travaillaient avec moi ne comprenaient-ils pas ce que j'aimais faire.»


Avec le temps, des complicités se sont effritées, des liens se sont distendus. La fâcherie avec Jacques Revaux, d'abord – «une soupe incroyable». Revaux était cofondateur et propriétaire, avec Régis Talar, de Trema, maison de disques indépendante qui fait l'essentiel de son chiffre d'affaires avec les disques de Sardou – en général, un million d'exemplaires par album. Soudain, en 1998, alors qu'ils travaillent ensemble depuis 1969, «Revaux a décidé d'arrêter la musique. Sans me prévenir, on vend dans mon dos et sans me donner dix balles». Sony a racheté la part de Revaux – une petite moitié du capital –, ravi d'ajouter dans son catalogue un autre poids lourd de la chanson, à côté de Jean-Jacques Goldman, Francis Cabrel ou Céline Dion. «Je leur ai dit : «Tant pis, je vais vous mettre des bâtons dans les roues grave. Je ne ferai pas un disque chez vous.»» Sardou lance une procédure devant les prud'hommes pour se libérer de tout contrat avec Trema, et annonce se consacrer désormais au théâtre. «Je ne voulais pas la guerre», dit le chanteur, qui va pourtant emporter une victoire totale : Sony, qui ne peut espérer un disque de lui, revend à Sardou et son producteur Jean-Claude Camus ses parts dans Trema, qui sont immédiatement cédées à Universal. Talar a perdu : sa maison ferme, ses artistes sont transférés sur les labels Universal (AZ pour la chanson, Barclay pour le rock) en même temps que l'intégralité du back catalog de Sardou – un des plus profitables de France.


Et Sardou se sent plus libre : pendant que se nouait le dernier épisode de l'affaire, il a enregistré Du plaisir à son rythme, sans reculer devant les sons neufs, en durcissant les guitares et en montant «la caisse claire à hauteur de la voix – ça n'a pas été facile, mais j'ai eu raison». Il se sent bien dans le neuf : «A mes débuts, on faisait systématiquement ce qui avait marché, on n'essayait pas de contrarier le succès de la veille.» Alors, il a choisi d'aller vers d'autres paysages sonores que l'ampleur luxueuse de Français : «On a cherché musicalement à être plus agressif, plus rythmique. Je vais employer un mot un peu ridicule : plus rock'n roll.»


Pour ce faire, il s'est un peu plus amusé avec les machines. Ses débuts étaient au temps du magnétophone deux-pistes, de l'enregistrement en direct avec l'orchestre. «Pour celui-ci, nous avons pratiquement fait le disque en Corse, dans mon petit bureau. J'ai seulement besoin de mon portable, d'une petite boîte noire, d'un clavier USB ou d'une guitare Midi.» S'il ne maîtrise pas encore Pro Tools, le logiciel à tout faire dans les studios d'enregistrement contemporains, il s'est mis à Qbase pour enregistrer lui-même ses brouillons de chansons. «Ils sont d'une telle qualité que certaines prises finissent sur le disque final.» C'est peut-être pour la liberté de la table rase qu'il aime tant les outils électroniques actuels. «Avant, si pour une raison ou une autre un orchestre ne convenait pas, il fallait faire revenir tout le monde et recommencer la séance. Là, c'est arrivé avec une chanson : on a enlevé l'orchestre et tout refait avec mon Korg Triton en dix minutes. Avant, on aurait perdu une semaine.» Tout a changé ? «On peut quasiment faire un album dans une chambre d'hôtel mais le fameux frisson, quand on a fini le disque, est toujours le même. Et la peur – c'est peut-être un bien grand mot –, la crainte, est toujours la même.»


Il annonce déjà l'Olympia du 6 octobre au 13 novembre, avant de partir en tournée et de revenir à Paris, au Palais des sports du 3 au 27 février 2005. Pas de trac, non. Les salles devraient comme d'habitude être pleines, ce qui donne «plus de liberté parce que je peux prendre des risques et plus de devoirs parce que je ne voudrais pas que les gens qui ont acheté leurs places un an à l'avance aient l'impression que je les ai pris pour des cons». Alors on retrouvera une grosse poignée de tubes indétrônables, en compagnie des nouvelles chansons. Comme il le résume :
«Oser dire qu'on n'est pas tout à fait le même que celui qu'ils ont vu la dernière fois, il y a quatre ou cinq ans.»

Bertrand Dicale


Site du Figaro : http://www.lefigaro.fr