
Michel Sardou
: «Ne m'en demandez pas trop. Je souris à l'intérieur du livret
et je souris sur l'affiche, j'ai même eu peur qu'on ne me
reconnaisse pas.» (Photo Marc Enguerand.)
«Ça fait trente-cinq ans
qu'on me pose la question. J'ai essayé de varier les réponses,
d'inventer des trucs. Maintenant, je ne dis plus rien. Je ne
suis pas en colère, je vais très bien.»
On ne peut pas s'en empêcher : à chaque nouveau
disque de Michel Sardou, on cherche le sourire, on essaie de
deviner une rage, une lassitude, une sévérité dans le regard.
Pour Français, en 2000, il souriait sur la pochette. Pour
Du plaisir, son nouvel album, non : air rogue, bouche
droite, moue vaguement agacée. «Ne m'en demandez pas trop. Je
souris à l'intérieur du livret, et je souris sur l'affiche – un
immense sourire, j'ai même eu peur qu'on ne me reconnaisse pas.»
Ça fait bien trente-cinq ans que ça dure : chaque nouveau disque
de Michel Sardou le ramène sans souci de se révolutionner et
imperturbablement populaire. Ici, il chante des soucis d'homme
et la grandeur du destin, des histoires d'amour et un peu
d'enfance mal guérie. Au générique, quelques-uns des puissants
d'aujourd'hui, toutes générations confondues : Garou pour un duo
et, pour l'écriture et la réalisation, Didier Barbelivien, les
frères Seff, Jacques Vénuroso et J. Kapler – le pseudonyme de
Robert Goldman, le prolifique et successful frère de
Jean-Jacques. Il y a là quelques nouveaux, quelques fidèles, des
choses très neuves et d'indécrottables fidélités.
Sardou a connu l'âge d'or des variétés françaises, lorsqu'on
enregistrait deux albums et au moins un 45-tours par an. C'est
de cette époque que date son statut de plus gros vendeur de
l'histoire du disque en France – plus de quatre-vingts millions
de phonogrammes depuis le premier single, Le Madras, fin
1965. Dans les années 70, il enregistre facilement vingt-cinq
chansons par an. «Je me dis que parfois j'aurais pu mieux
faire, si j'avais eu un mois de plus pour fouiller. Alors, quand
je choisis dans les anciennes chansons, je remanie souvent les
textes.»
On pourrait écrire de longues listes de ses tubes mais,
curieusement, son nouveau disque (cinquante-sept ans, quelque
part autour du trentième album) sonne peut-être plus actuel,
musicalement, qu'il ne l'a jamais été. «Je le ressens aussi.
Aujourd'hui c'est plus lâché, c'est plus libre, c'est plus
cassé, moins rigoureux. Je ne peux pas vous donner
d'explication.» A l'époque des Bals populaires, de
La Maladie d'amour, de La Java de Broadway, il ne
sonnait pas vraiment moderne. «Je ne me souviens pas
pourquoi. C'était peut-être la production, l'entourage, la façon
de travailler de l'époque – on était un peu frileux. J'avais une
écriture assez traditionnelle au départ mais peut-être les gens
qui travaillaient avec moi ne comprenaient-ils pas ce que
j'aimais faire.»
Avec le temps, des complicités se sont effritées, des liens se
sont distendus. La fâcherie avec Jacques Revaux, d'abord –
«une soupe incroyable». Revaux était cofondateur et
propriétaire, avec Régis Talar, de Trema, maison de disques
indépendante qui fait l'essentiel de son chiffre d'affaires avec
les disques de Sardou – en général, un million d'exemplaires par
album. Soudain, en 1998, alors qu'ils travaillent ensemble
depuis 1969, «Revaux a décidé d'arrêter la musique. Sans me
prévenir, on vend dans mon dos et sans me donner dix balles».
Sony a racheté la part de Revaux – une petite moitié du
capital –, ravi d'ajouter dans son catalogue un autre poids
lourd de la chanson, à côté de Jean-Jacques Goldman, Francis
Cabrel ou Céline Dion. «Je leur ai dit : «Tant pis, je
vais vous mettre des bâtons dans les roues grave. Je ne ferai
pas un disque chez vous.»» Sardou lance une procédure devant les
prud'hommes pour se libérer de tout contrat avec Trema, et
annonce se consacrer désormais au théâtre. «Je ne voulais pas
la guerre», dit le chanteur, qui va pourtant emporter une
victoire totale : Sony, qui ne peut espérer un disque de lui,
revend à Sardou et son producteur Jean-Claude Camus ses parts
dans Trema, qui sont immédiatement cédées à Universal. Talar a
perdu : sa maison ferme, ses artistes sont transférés sur les
labels Universal (AZ pour la chanson, Barclay pour le rock) en
même temps que l'intégralité du back catalog de Sardou –
un des plus profitables de France.
Et Sardou se sent plus libre : pendant que se nouait le dernier
épisode de l'affaire, il a enregistré Du plaisir à son
rythme, sans reculer devant les sons neufs, en durcissant les
guitares et en montant «la caisse claire à hauteur de la voix
– ça n'a pas été facile, mais j'ai eu raison». Il se sent
bien dans le neuf : «A mes débuts, on faisait
systématiquement ce qui avait marché, on n'essayait pas de
contrarier le succès de la veille.» Alors, il a choisi
d'aller vers d'autres paysages sonores que l'ampleur luxueuse de
Français : «On a cherché musicalement à être plus agressif,
plus rythmique. Je vais employer un mot un peu ridicule : plus
rock'n roll.»
Pour ce faire, il s'est un peu plus amusé avec les machines. Ses
débuts étaient au temps du magnétophone deux-pistes, de
l'enregistrement en direct avec l'orchestre. «Pour celui-ci,
nous avons pratiquement fait le disque en Corse, dans mon petit
bureau. J'ai seulement besoin de mon portable, d'une petite
boîte noire, d'un clavier USB ou d'une guitare Midi.» S'il
ne maîtrise pas encore Pro Tools, le logiciel à tout faire dans
les studios d'enregistrement contemporains, il s'est mis à Qbase
pour enregistrer lui-même ses brouillons de chansons. «Ils
sont d'une telle qualité que certaines prises finissent sur le
disque final.» C'est peut-être pour la liberté de la table
rase qu'il aime tant les outils électroniques actuels.
«Avant, si pour une raison ou une autre un orchestre ne
convenait pas, il fallait faire revenir tout le monde et
recommencer la séance. Là, c'est arrivé avec une chanson : on a
enlevé l'orchestre et tout refait avec mon Korg Triton en dix
minutes. Avant, on aurait perdu une semaine.» Tout a changé
? «On peut quasiment faire un album dans une chambre d'hôtel
mais le fameux frisson, quand on a fini le disque, est toujours
le même. Et la peur – c'est peut-être un bien grand mot –, la
crainte, est toujours la même.»
Il annonce déjà l'Olympia du 6 octobre au 13 novembre, avant de
partir en tournée et de revenir à Paris, au Palais des sports du
3 au 27 février 2005. Pas de trac, non. Les salles devraient
comme d'habitude être pleines, ce qui donne «plus de liberté
parce que je peux prendre des risques et plus de devoirs parce
que je ne voudrais pas que les gens qui ont acheté leurs places
un an à l'avance aient l'impression que je les ai pris pour des
cons». Alors on retrouvera une grosse poignée de tubes
indétrônables, en compagnie des nouvelles chansons. Comme il le
résume : «Oser dire qu'on n'est pas
tout à fait le même que celui qu'ils ont vu la dernière fois, il
y a quatre ou cinq ans.»
Bertrand Dicale
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