C'est l'homme des défis lancés au nom
de la passion. Passion de la musique - comme s'il fallait en douter
après trente-cinq ans de carrière - passion du public, qui le lui
rend bien, passion des copains - Johnny en tête -, passion de la vie
tout simplement. Parce qu'il n'a pas une minute à perdre, et qu'il
avance toujours avec la même flamme.
En apprenant que Michel Sardou prenait les rênes du théâtre de la
Porte Saint-Martin, plus d'un a arboré un petit sourire narquois :
Bercy ne lui suffisait plus ? D'autres, comme Philippe Noiret, l'ont
encouragé et, à la cérémonie des molières lui ont murmuré : "C'est
bien, allez-y. Le théâtre a besoin de gens audacieux comme
vous". François Périer, son beau père, à qui Michel
vouait une admiration sans bornes, lui prodigua un ultime conseil en
évoquant le public :" Ne l'ennuie jamais !" Et
Michel Bouquet qui a fait sans hésiter des projets avec lui ! Alors
Michel Sardou, embarqué dans la nouvelle aventure, y croit dur comme
fer. En homme responsable prêt à assumer les succès comme les
échecs, honnête et intransigeant avec lui-même, il a entrepris une
politique de grands travaux de rénovation de la salle - "quelques
dix millions de francs, les euros ne me parlent pas"
avoue-t-il. La programmation a été élaborée avec la complicité de
son directeur artistique Jean-Luc Tardieu. Première saison :
Palmade-Laroque - un carton - et "Conversation avec mon
père", de Jean-Claude Grumber, avec Claude Brasseur - "Le
spectacle était trop long", reconnaît-il.
Pour démarrer sa deuxième saison, Michel Sardou ne se contente pas
de son rôle de patron de théâtre, il monte sur scène. Dans
"l'Homme en Question". Rencontre avec un acteur pour qui
l'adjectif "populaire" s'écrit en lettres capitales.
Elle : Pour votre retour sur les
planches, pourquoi avez-vous choisi une pièce de
Félicien Marceau ?
Michel Sardou : L'idée m'en est venue
après avoir lu un article sur la distribution rêvée au théâtre :
le journaliste voyait Luchini dans "L"oeuf" de
Félicien Marceau et moi dans "l'Homme en Question". J'ai
tout de suite été séduit par le télescopage du temps, que l'on
trouve aussi dans le théâtre de Pirandello. Seul problème, la
pièce ayant été écrite dans les années 70, elle me semblait
datée. Il n'y a rien de plus démodé que le passé récent !.
J'étais un peu gêné à la pensée de demander à Félicien Marceau
de retravailler son texte.
Heureusement il s'est volontiers plié au jeu de la réécriture en
m'assurant que Jean Vauthier et Robert Hossein lui avaient déjà fait
la même remarque.
Elle : En quoi le personnage de la
pièce vous ressemble-t-il ?
Michel Sardou : Dans la vie je pourrais
très bien dire certaines de ses répliques. Par exemple "Un
jour, des êtres comptent, un autre, il ne comptent plus du tout".
Ou bien : "Pourquoi sommes-nous malheureux ? Pourquoi
avons-nous cette tristesse qui d'un seul coup monte et nous submerge
?".
Par dessus tout je revendique un goût absolu pour le vrai théâtre
de boulevard bâti sur un texte fort. Le théâtre de situation
m'ennuie un peu, et la farce pour la farce ne m'intéresse pas. J'ai
besoin de faire rire sur un fond grave.
Elle : Où situez-vous cette pièce
dans votre carrière d'artiste ?
Michel Sardou : On ne fait rien du jour
au lendemain. On ne sort pas de la chanson pour aller au théâtre en
claquant des doigts. J'ai commencé par une pièce -
"Bagatelles" - puis une deuxième - "Comédie
Privée" . Là je mets la barre un peu plus haut. Parce que c'est
une autre façon de jouer, les ficelles sont moins grosses;
l'esthétique n'est pas la même non plus. Le texte est plus lourd à
porter et plus difficile à apprendre.
Donc j'essaye petit à petit d'avancer. J'ai aussi fait cela dans mes
chansons. J'en ai des marrantes et d'autres qui frisent la tragédie.
Elle : Vous avez confié la mise en
scène à Jean-Luc Tardieu, le direcrteur artistique du théâtre de
la Porte Saint-Martin. Un homme qui vient du théâtre public....
Michel Sardou : Certes. Mais c'est un
homme qui a l'intelligence d'avoir toujours mélangé les genres, qui
n'a pas hésité à faire jouer Darry Cowl, Annie Cordy ou Philippe
Clay. Je n'ai rien contre le théâtre public. Au contraire. Si il n'y
avait pas de théâtres nationaux en France, il n'y aurait plus de
théâtres en Province. Il est vrai que je jalouse un peu leur budget
! (rire).
Elle : Quel a été le déclic de
votre nouvelle vie d'acteur ?
Michel Sardou : Paul Meurisse !!!
Un soir, dans un petit restaurant à côté de Bobino, il m'a dit : "Il
faut que tu passes au théâtre, parce que le théâtre, c'est la
pérennité. Et tu ne seras pas chanteur tout le temps"
J'ai pensé à Brel : "Si un jour à Knokke-le-Zoute, je
deviens, comme je le redoute, chanteur pour femmes
vieillissantes...."
Comble du hasard, le lendemain, je tombe sur Pierre Dux, qui me
demande : "Quand vous rejoignez-nous ? Vous n'allez pas passer
votre vie dans ce métier de cons !!"
Deux personnalités, de cette envergure qui vous disent la même chose
en l'espace de vingt-quatre heures..... Je n'avais pas le choix.
Elle : La chanson c'est fini ?
Michel Sardou : Aujourd'hui ce n'est
plus d'actualité.
Elle : Craignez-vous l'amalgame
chanteur-acteur ?
Michel Sardou : Au contraire !. Je ne
veux surtout pas l'éviter. J'ai envie de faire venir au théâtre mon
public, tout au moins une partie. On a l'impression que le théâtre
appartient à un public qui vieillit et ne se renouvelle
malheureusement pas. Les pièces que jouaient mon père ou François
Périer faisaient trois voire quatre saisons. Une 1000e au théâtre
n'avait rien d'extraordinaire. Aujourd'hui pour une 600e, on met des
banderoles dans tout Paris ! Il faut aller à la reconquête du
public. Si mon seul nom peut drainer, encourager un flot de nouveaux
spectateurs, tant mieux.
Je m'en suis rendu compte lors de notre tournée. Je me mettais
derrière le rideau un quart d'heure avant le début du spectacle, je
voyais bien que bon nombre de gens venaient au théâtre pour la
première fois. Ils disaient : "Oh, c'est tout petit ici"
!
Evidemment ils m'ont vu à Bercy.... Je salue Patrick Bruel qui, en
remontant sur les planches, effectue la même démarche que moi. J'en
ai marre du cloisonnement : vous êtes chanteur à vie, acteur à vie,
danseur à vie......
Elle : La concentration sur une
scène de théâtre est-elle différente de celle nécessaire lors
d'un concert ?
Michel Sardou : Au théâtre, il suffit
de peu de chose pour vous déstabiliser. Quand je suis dans une salle
de concert devant 15.000 personnes, je m'adresse directement au
public. Si je me trompe, je m'arrête. Je demande aux gens de
m'excuser et je recommence avec mes musiciens. Au théâtre, je
m'adresse à mes partenaires. Si je flanche, c'est toute la pyramide,
l'équilibre entre les acteurs qui peut s'effondrer. Je me sens
doublement responsable : vis-à-vis de mes partenaires et vis-à-vis
du public.
Elle : Allez-vous convaincre Johnny
de faire du théâtre ?
Michel Sardou : C'est déjà fait. On a
un contrat d'amis (rire). Sérieusement, c'est impossible. Son truc à
lui, c'est le cinéma. Et le théâtre qu'il aime me fait peur. Le
théâtre névrotique comme celui de Tennessee Williams. Je reste
persuadé que ce théâtre est trop éloigné des Français.
Elle : Quand vous quittez le
théâtre après une représentation, trouvez-vous des fans à la
sortie ?
Michel Sardou : Oui.. C'est un peu la
frénésie des concerts. A Liège par exemple, il y avait une telle
bousculade que j'ai retrouvé ma voiture complètement cabossée !!!
Elle : Quelle relation
entretenez-vous avec vos partenaires ?
Michel Sardou : On se parle, j'y tiens
beaucoup. Dans les coulisses, la porte de ma loge est toujours
ouverte. Je ne joue pas à la star isolée dans sa tour d'ivoire.
Elle : Dans quelles circonstances
votre fils Davy s'est-il retrouvé à jouer à vos côtés ?
Michel Sardou : L'idée ne vient pas de
moi mais de Jean-Luc Tardieu. On va dire, ah, c'est le fils de ...
Mais j'ai bien commencé avec mon père. Au cabaret, on faisait des
sketches ensemble. Après, j'ai suivi ma route. Je souhaite la même
chose à Davy. Il ne va pas changer de nom pour autant. S'il le
faisait, je ne lui parlerais plus de ma vie !!
Il a étudié 3 ans à New York, à l'Actors Studio. En tant
qu'étranger, il lui est difficile de travailler là-bas. J'ai
décidé de lui tendre la main. A 23 ans, il a tout l'avenir devant
lui, et il le sait.
Interview de Françoise Delbecq
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