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Interview : "J'ai besoin de faire rire sur un fond grave"
La chanson c'est fini pour l'instant. Michel Sardou se consacre au théâtre de la Porte Saint-Martin, qu'il a acheté l'an dernier. A la rentrée, il sera sur scène aux côtés de Brigitte Fossey et de son fils Davy dans "L'Homme en Question", une pièce au titre éloquent. Michel Sardou ne cesse de se renouveler. Interview.

Elle : Samedi 24 août 2002.


C'est l'homme des défis lancés au nom de la passion. Passion de la musique - comme s'il fallait en douter après trente-cinq ans de carrière - passion du public, qui le lui rend bien, passion des copains - Johnny en tête -, passion de la vie tout simplement. Parce qu'il n'a pas une minute à perdre, et qu'il avance toujours avec la même flamme.

En apprenant que Michel Sardou prenait les rênes du théâtre de la Porte Saint-Martin, plus d'un a arboré un petit sourire narquois : Bercy ne lui suffisait plus ? D'autres, comme Philippe Noiret, l'ont encouragé et, à la cérémonie des molières lui ont murmuré : "C'est bien, allez-y. Le théâtre a besoin de gens audacieux comme vous". François Périer, son beau père, à qui Michel vouait une admiration sans bornes, lui prodigua un ultime conseil en évoquant le public :" Ne l'ennuie jamais !" Et Michel Bouquet qui a fait sans hésiter des projets avec lui ! Alors Michel Sardou, embarqué dans la nouvelle aventure, y croit dur comme fer. En homme responsable prêt à assumer les succès comme les échecs, honnête et intransigeant avec lui-même, il a entrepris une politique de grands travaux de rénovation de la salle - "quelques dix millions de francs, les euros ne me parlent pas" avoue-t-il. La programmation a été élaborée avec la complicité de son directeur artistique Jean-Luc Tardieu. Première saison : Palmade-Laroque - un carton - et "Conversation avec mon père", de Jean-Claude Grumber, avec Claude Brasseur - "Le spectacle était trop long", reconnaît-il.

Pour démarrer sa deuxième saison, Michel Sardou ne se contente pas de son rôle de patron de théâtre, il monte sur scène. Dans "l'Homme en Question". Rencontre avec un acteur pour qui l'adjectif "populaire" s'écrit en lettres capitales.

Elle : Pour votre retour sur les planches, pourquoi avez-vous choisi une pièce de
Félicien Marceau ?

Michel Sardou : L'idée m'en est venue après avoir lu un article sur la distribution rêvée au théâtre : le journaliste voyait Luchini dans "L"oeuf" de Félicien Marceau et moi dans "l'Homme en Question". J'ai tout de suite été séduit par le télescopage du temps, que l'on trouve aussi dans le théâtre de Pirandello. Seul problème, la pièce ayant été écrite dans les années 70, elle me semblait datée. Il n'y a rien de plus démodé que le passé récent !. J'étais un peu gêné à la pensée de demander à Félicien Marceau de retravailler son texte.
Heureusement il s'est volontiers plié au jeu de la réécriture en m'assurant que Jean Vauthier et Robert Hossein lui avaient déjà fait la même remarque.

Elle : En quoi le personnage de la pièce vous ressemble-t-il ?

Michel Sardou : Dans la vie je pourrais très bien dire certaines de ses répliques. Par exemple "Un jour, des êtres comptent, un autre, il ne comptent plus du tout". Ou bien : "Pourquoi sommes-nous malheureux ? Pourquoi avons-nous cette tristesse qui d'un seul coup monte et nous submerge ?".
Par dessus tout je revendique un goût absolu pour le vrai théâtre de boulevard bâti sur un texte fort. Le théâtre de situation m'ennuie un peu, et la farce pour la farce ne m'intéresse pas. J'ai besoin de faire rire sur un fond grave.

Elle : Où situez-vous cette pièce dans votre carrière d'artiste ?

Michel Sardou : On ne fait rien du jour au lendemain. On ne sort pas de la chanson pour aller au théâtre en claquant des doigts. J'ai commencé par une pièce - "Bagatelles" - puis une deuxième - "Comédie Privée" . Là je mets la barre un peu plus haut. Parce que c'est une autre façon de jouer, les ficelles sont moins grosses; l'esthétique n'est pas la même non plus. Le texte est plus lourd à porter et plus difficile à apprendre.
Donc j'essaye petit à petit d'avancer. J'ai aussi fait cela dans mes chansons. J'en ai des marrantes et d'autres qui frisent la tragédie.

Elle : Vous avez confié la mise en scène à Jean-Luc Tardieu, le direcrteur artistique du théâtre de la Porte Saint-Martin. Un homme qui vient du théâtre public....

Michel Sardou : Certes. Mais c'est un homme qui a l'intelligence d'avoir toujours mélangé les genres, qui n'a pas hésité à faire jouer Darry Cowl, Annie Cordy ou Philippe Clay. Je n'ai rien contre le théâtre public. Au contraire. Si il n'y avait pas de théâtres nationaux en France, il n'y aurait plus de théâtres en Province. Il est vrai que je jalouse un peu leur budget ! (rire).

Elle : Quel a été le déclic de votre nouvelle vie d'acteur ?

Michel Sardou : Paul Meurisse !!!
Un soir, dans un petit restaurant à côté de Bobino, il m'a dit : "Il faut que tu passes au théâtre, parce que le théâtre, c'est la pérennité. Et tu ne seras pas chanteur tout le temps"
J'ai pensé à Brel : "Si un jour à Knokke-le-Zoute, je deviens, comme je le redoute, chanteur pour femmes vieillissantes...."
Comble du hasard, le lendemain, je tombe sur Pierre Dux, qui me demande : "Quand vous rejoignez-nous ? Vous n'allez pas passer votre vie dans ce métier de cons !!"
Deux personnalités, de cette envergure qui vous disent la même chose en l'espace de vingt-quatre heures..... Je n'avais pas le choix.

Elle : La chanson c'est fini ?

Michel Sardou : Aujourd'hui ce n'est plus d'actualité.

Elle : Craignez-vous l'amalgame chanteur-acteur ?

Michel Sardou : Au contraire !. Je ne veux surtout pas l'éviter. J'ai envie de faire venir au théâtre mon public, tout au moins une partie. On a l'impression que le théâtre appartient à un public qui vieillit et ne se renouvelle malheureusement pas. Les pièces que jouaient mon père ou François Périer faisaient trois voire quatre saisons. Une 1000e au théâtre n'avait rien d'extraordinaire. Aujourd'hui pour une 600e, on met des banderoles dans tout Paris ! Il faut aller à la reconquête du public. Si mon seul nom peut drainer, encourager un flot de nouveaux spectateurs, tant mieux.
Je m'en suis rendu compte lors de notre tournée. Je me mettais derrière le rideau un quart d'heure avant le début du spectacle, je voyais bien que bon nombre de gens venaient au théâtre pour la première fois. Ils disaient : "Oh, c'est tout petit ici" !
Evidemment ils m'ont vu à Bercy.... Je salue Patrick Bruel qui, en remontant sur les planches, effectue la même démarche que moi. J'en ai marre du cloisonnement : vous êtes chanteur à vie, acteur à vie, danseur à vie......

Elle : La concentration sur une scène de théâtre est-elle différente de celle nécessaire lors d'un concert ?

Michel Sardou : Au théâtre, il suffit de peu de chose pour vous déstabiliser. Quand je suis dans une salle de concert devant 15.000 personnes, je m'adresse directement au public. Si je me trompe, je m'arrête. Je demande aux gens de m'excuser et je recommence avec mes musiciens. Au théâtre, je m'adresse à mes partenaires. Si je flanche, c'est toute la pyramide, l'équilibre entre les acteurs qui peut s'effondrer. Je me sens doublement responsable : vis-à-vis de mes partenaires et vis-à-vis du public.

Elle : Allez-vous convaincre Johnny de faire du théâtre ?

Michel Sardou : C'est déjà fait. On a un contrat d'amis (rire). Sérieusement, c'est impossible. Son truc à lui, c'est le cinéma. Et le théâtre qu'il aime me fait peur. Le théâtre névrotique comme celui de Tennessee Williams. Je reste persuadé que ce théâtre est trop éloigné des Français.

Elle : Quand vous quittez le théâtre après une représentation, trouvez-vous des fans à la sortie ?

Michel Sardou : Oui.. C'est un peu la frénésie des concerts. A Liège par exemple, il y avait une telle bousculade que j'ai retrouvé ma voiture complètement cabossée !!!

Elle : Quelle relation entretenez-vous avec vos partenaires ?

Michel Sardou : On se parle, j'y tiens beaucoup. Dans les coulisses, la porte de ma loge est toujours ouverte. Je ne joue pas à la star isolée dans sa tour d'ivoire.

Elle : Dans quelles circonstances votre fils Davy s'est-il retrouvé à jouer à vos côtés ?

Michel Sardou : L'idée ne vient pas de moi mais de Jean-Luc Tardieu. On va dire, ah, c'est le fils de ... Mais j'ai bien commencé avec mon père. Au cabaret, on faisait des sketches ensemble. Après, j'ai suivi ma route. Je souhaite la même chose à Davy. Il ne va pas changer de nom pour autant. S'il le faisait, je ne lui parlerais plus de ma vie !!
Il a étudié 3 ans à New York, à l'Actors Studio. En tant qu'étranger, il lui est difficile de travailler là-bas. J'ai décidé de lui tendre la main. A 23 ans, il a tout l'avenir devant lui, et il le sait.

Interview de Françoise Delbecq


Site de Elle : http://www.elle.fr