
Tels
les masques de la commedia dell'arte italienne, Michel Sardou
possède plusieurs visages. Bien sûr, il y a Sardou l'idole.
Rappelez-vous, c'était il y a près de trente ans, un 14 juillet
à Strasbourg : il interprétait la Marseillaise devant 150 000
personnes ! Strasbourg s'en souvient. Sardou s'en souvient aussi
: « Chaque fois que je viens ici, quelque chose se passe. Je me
lâche ». C'est un Sardou moins patriotique, moins dramatique,
qui est venu présenter son dernier disque, Du plaisir. Avec des
surprises...Kitsch et rock
Michel le jeune premier et
Sardou l'homme mûr. En première partie de lui-même, Sardou
se la joue intime, avec rideau baissé et formation réduite.
Ambiance cabaret-musique, comme aux tout débuts. L'occasion
de lancer quelques incontournables : Les Ricains, contre
tous les anti-américanismes, le Temps des colonies et les
Bals populaires, au kitsch inaltérable. C'est Michel qui
chauffe la salle pour Sardou, moins gentil, plus tragique et
surtout, ô surprise, plus rock ! En seconde partie, le
contraste est brutal : décor immense avec
plateforme-ascenseur et grands paravents pivotants, jeux de
lumières tournoyants. Et une orchestration pléthorique. Deux
claviers, un choeur de mignonnes en jupette, un ensemble de
huit cordes exclusivement féminin : Sardou donne toute la
sauce. Où l'on découvre avec étonnement que l'on peut
groover sur Sardou comme sur Johnny, grâce aux accords rock
de deux guitares électriques. Sardou qui sourit, Sardou qui
« tire la tronche » - il le dit lui-même. Car il parle sur
scène, esquisse quelques chaleureux plissements de lèvres.
Mais c'est pour afficher aussitôt son célèbre sourcil froncé
sur Je vais t'aimer et J'accuse. Et Sardou le sage qui, sur
son nouvel album, chante sans pudeur le plaisir, la vie, la
mort. Mais bon, Sardou reste Sardou, comme en témoignera une
reprise de l'Aigle noir, dégoulinante de pathos... Après Les
Lacs du Connemara, l'idole quitte la scène au milieu d'une
haie de femmes. Pompier, grandiloquent. Sardou comme on
l'aime. Sardou comme il s'aime.
Emmanuel Viau
|