PARIS Nous avions rendez-vous dans les loges de Bercy à
18 heures. Michel Sardou est arrivé avec presque une heure
de retard et une excuse qu'il amplifiait en parfait
méditerranéen: `Je sors de la guerre!´ Traduisez: des
manifestations monstres bloquaient le périphérique.
Quelqu'un, en rigolant, lui dit qu'il aurait pu venir... en
métro. Sardou, bien sûr, éclate de rire, puis raconte:
`J'en serais incapable: je ne sais pas comment on prend le
métro. Dans ma vie, je ne l'ai jamais pris. Ce n'est pas du
snobisme car j'ai été pauvre. Mais je préférais le bus.
J'adorais les bus à plate-forme sur lesquels on pouvait
sauter en courant.´
Le 1er juin, la vie de Michel Sardou va changer
sensiblement: il deviendra Monsieur le directeur du Théâtre
de la Porte Saint-Martin ou, comme il le dit, `Je
prendrai les clés du théâtre!´
{Q.}Vous imaginez déjà ce que va devenir votre vie?
{R.}`J'aurai mauvaise mine, comme tous les directeurs de
théâtre! Mais au moins, je serai allé au bout d'un projet.
Je n'imaginais d'ailleurs pas que les choses iraient si
vite. Je me disais qu'un jour, je me verrais bien racheter
un théâtre. Justement, celui-là était à vendre. Et celui-là
est une légende, avec de beaux fantômes. On y a créé Cyrano
de Bergerac. Victor Hugo venait y lire ses vers... Pour ma
part, je ne le considère pas comme un investissement
d'argent: on achète rarement un théâtre pour s'enrichir.
Pour cela, il y a mieux à conseiller. C'est un
investissement de projets et de réalisations. Je constate
que les accessoires du théâtre ont quand même un peu vieilli
par rapport à ce qu'on voit en télévision, en rock ou dans
des concerts comme les miens. Je voudrais y apporter les
technologies que j'utilise dans mon domaine, du matériel
moderne.´
{Q.}Vous serez souvent sur scène?
{R.}`Oui, mais je n'achète pas un théâtre pour moi. Je ne
vais pas me distribuer dans toutes les pièces.´
{Q.}A ce jour, est-ce que vous êtes certain que cela
vous laissera encore le temps de refaire des spectacles de
chanteur?
{R.}`Certainement! Mais je prends une pause de quatre ou
cinq ans parce qu'il est impossible de faire les deux en
même temps. Ce dimanche, je termine Bercy. Puis je fais une
belle tournée avec notamment six spectacles à Bruxelles.
Mais après, je commence autre chose. Acheter un théâtre,
c'est devoir s'en occuper tous les jours.´
{Q.}Vous avez l'intention de reprendre le rôle de
Jacques Brel dans L'homme de la Mancha.
{R.}`Très difficile à monter! J'ai demandé l'autorisation
à la famille de Brel, à Bruxelles, et je négocie avec les
Américains qui sont les créateurs de l'oeuvre. Ils sont très
exigeants. Songez que Brel lui-même à dû partir à Los
Angeles pour y faire une audition! Pour ce qui me concerne,
je pense qu'il faut pratiquer quelques coupures dans un
spectacle qui dure trois heures trente et qui a quand même
trente ans d'âge. Les Américains, eux, refusent la moindre
coupure. Je crois que si on n'obtient pas ça, ça ne vaut
même pas la peine de la monter.´
{Q.}A propos de votre spectacle, vous y mettez en
valeur les chansons d'un nouvel album qu'on a dit moins
provocant...
{R.}`Depuis trente ans, les gens me connaissent mal. On
m'a mis des étiquettes. Je ne m'en plains pas parce qu'il
vaut mieux avoir une étiquette que d'être ignoré. Mais ces
étiquettes ne sont pas exactes et, maintenant, je voudrais
qu'on me connaisse mieux. Je ne suis pas quelqu'un de raide.
Je suis toujours prêt à changer d'avis et même à me
contredire. Je chante que j'aime les Français, mais je ne
suis pas nationaliste pour autant. Ni cocardier. Ni surtout
d'extrême droite. Je suis pour la liberté à condition que la
liberté des autres s'arrête aussi où la mienne commence. Je
crois vraiment que, depuis trente ans, je traîne un
malentendu. Mais j'admets qu'à l'époque, j'ai écrit des
chansons qui étaient abruptes. C'est l'âge qui voulait ça.
Ces chansons, je ne les renie évidemment pas. Mais il est
clair que si je devais les réécrire aujourd'hui, je m'y
prendrais autrement. Je ne tendrai plus le bâton à ceux qui
veulent me battre. Ce qui n'empêche pas le fait que je
m'engage. D'ailleurs, je m'engagerai toujours.´
Propos recueillis par Eddy Przybylski